Ma grand-mère a eu sept petits-enfants, mais une seule petite-fille, ce qui explique qu’elle m’ait toujours gâtée, mais en douce pour ne pas éveiller la jalousie des autres. Quand j’ai eu l’âge d’être capable de plier en huit ses billets de 20 francs pour les fourrer dans ma veste, je me suis jetée sur des plaisirs coupables à un franc vendus par la Maison de la Presse : bonbons, petits sachets de graines de tournesol, mains collantes, cartes Panini, tétines à suspendre…
Aujourd’hui, je fais régulièrement des recherches approfondies sur les jouets les plus excitants, ceux qui n’apportent rien de plus que du divertissement. Je déambule dans le département “Jouets” des grands magasins, le manteau sous le bras, absorbée par les machins à construire, à pousser, à lancer, les propulseurs et les trucs qui rebondissent. Je veux tout, j’aime tout : les pâtes magiques qui sentent la fraise, les casse-tête en bois véritable, les maquettes, les magnets, les immenses boites de légo à plusieurs centaines d’euros. Mon plus beau Noël, c’est quand j’ai acheté à ma fille une voiture télécommandée Carrera rouge, avec treuil, pare-buffle et pneus de tracteur. Je lui ai montré comment l’utiliser. Je crois qu’il m’était nécessaire d’être le parent que je n’ai pas eu.
Je ne peux m’empêcher de racheter tout ce dont on m’a privée, qui m’a quittée ou que j’ai perdu. Les petits jouets, déguisements et peluches que ma mère a jetés, sur un coup de colère, quand j’avais 6 ans ; des pièces d’artisanat, poteries et objets en rotin datant d’avant la mondialisation. Je voudrais les avoir près de moi, les torchons de 1965 produits dans les Vosges, les articles de papèterie de 1970. Depuis une paire d’années et sans l’avoir anticipé, c’est la jeunesse du ménage de ma grand-mère que j’essaie de reconstituer à travers sa vaisselle Corning Made in USA en Pyrex blanc. Comme son mari était militaire (polonais) de l’armée américaine, ils ne se fournissaient qu’au magasin PX dont le catalogue proposait une très large diversité d’articles à des prix avantageux. Je n’ai découvert qu’il y a peu, vivant avec une Californienne moi-même, à quel point ma grand-mère, mais aussi ma mère avaient baigné dans une atmosphère américaine.
Comme mes déménagements m’ont arrachée aux lieux et aux temps de l’enfance et de l’adolescence, j’ai toujours gardé un peu de chacun d’eux : une poignée de terre rouge ramassée entre Pondichéry et Auroville, trois cailloux de Petra, deux brisures de céramique de Palmyre, des papiers trouvés sur les trottoirs de Paris, un minuscule échantillon d’une chemise adorée à 17 ans, une pierre brillante trouvée à la fontaine de Limoges quand on allait laver la voiture… J’ai depuis petite ressenti le besoin de garder des témoins pour raconter. Seule condition, il fallait que ce soit tout petit. Un monde, un temps disparu. Des cassettes pour garder les voix de mes camarades à Koweït, et puis ne pas perdre mes pensées, les noter toutes, refuser de les voir partir en fumée quand je tirais sur ma cigarette, j’ai aussi tenté de les noter toutes, telles des empreintes, des témoins d’une fraction de seconde.
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