33-2023

Je me souviens de cette année comme d’une année terrible, riche en émotions. Et en mouvement.

Si j’en crois mon latin, ces deux mots appartiennent à la même famille lexicale. En allemand également, l’adjectif bewegt (“ému”) porte cette valeur de mouvement, der Weg signifiant même “le chemin”.

En 2023, j’apparais à Majorque, en terrasse face à une assiette de calmars, aux Pays-Bas dans un hôtel de charme, à Berlin sur un bateau à touristes, à Madère sur un coup de tête, la bouche pleine de beurre en Charente-maritime, dans le Lot, sur l’une des rivières souterraines de l’enchanteur Gouffre de Padirac, le derrière en feu pédalant dans l’Eifel belge, enfin à Arles paraphant les pages d’une convention de divorce, telle une marionnette du destin.

Je cherche peut-être à échapper à un quotidien compliqué où je travaille toujours dans le même couloir que mon ex (ce qui est toujours le cas d’ailleurs. Drame à la Bergman ? Non, juste “Les Feux de l’amour”). Je ferme la porte et pleure souvent dans la petite salle que je partage avec ma collègue Amélie, laquelle assiste impuissante à mes craquages. Je souffre énormément du décalage entre son comportement avec moi à l’extérieur et l’image qu’elle renvoie parmi nos collègues, qu’elle invite chez elle et couvre de petits cadeaux pour s’attirer leur sympathie. Le vase clos de ces “villages gaulois” à l’étranger, compliqué d’une personnalité narcissique, n’arrange rien. En une ou deux années, je perds la bataille des “amitiés” professionnelles, que je n’ai pas cherché à lui disputer, mais tout de même, je me sens de plus en plus isolée sur mon lieu de travail.

L’événement le plus marquant de cette année-là, et des suivantes, c’est le bombardement sans discernement et d’une violence inouïe sur la bande de Gaza. Je ne dirai pas comme les journalistes français “les bombardements sur Gaza en réponse à l’attaque du 7 octobre perpétrée par le Hamas, tuant près de 1200 Israéliens”. Tout dans cette phrase me brûle les sens, et sa répétition par les médias altère déjà le souvenir qu’on en gardera en produisant une sorte d’égalité dans l’horreur. Lorsque le drame se produit, au petit matin, je suis d’abord sidérée. Un grillage défoncé. Des centaines de personnes dans une rave à une heure de marche à peine de Gaza. Mais qui a pu laisser faire ça ? Je commence à regarder le Journal d’Arte tous les soirs avec fébrilité, je scrute les images afin d’y reconnaître une perspective, un immeuble, peut-être un visage ou un nom que j’ai connu. Chaque reportage m’abîme. Cette poussière. Cette lumière. 

Je m’effondre un peu, sans tonus. Je ne veux plus aller travailler. Je ne peux pas paraître au monde avec la connaissance intime que j’ai de Gaza ! Je ne veux pas qu’on me demande : “Mais toi, tu dois avoir pris parti, j’imagine…” Bullshit. C’est qu’à Gaza, j’y ai vécu d’août 1995 à juillet 1996. D’ailleurs, Bibi était déjà là à l’époque, sur des affiches électorales, en vue de la campagne. Pour briser mon isolement, je me rapproche de quelques personnes qui parlent la même langue que moi, des gens qui ont vécu, qui savent. Les autres peuvent aller se faire voir avec leurs questions. J’ai vu et je sais ce que c’est que d’être gazaoui. Gazaoui chrétien, musulman, Gazaoui âgé, la clé de la maison détruite autour du cou, et Gazaoui minot, la pierre à la main, issu des camps ou de villas décadentes, gazaoui exilé et gazaoui “revenu”, au volant d’une Audi de contrebande, juste après les Accords d’Oslo. Gazaoui empêché, emprisonné, assassiné, mort faute de soins, ou par manque d’horizon. 

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