Ce matin, je consacre un temps qui me semble trop long et vain, tant je suis certaine de ne rien trouver, à chercher dans les albums de famille une photo de moi où je serais seule à l’image. Je constate, comme je m’en doutais, qu’une telle photo n’existe pas. Elle n’a tout simplement pas été prise. En 2016, en effet, à moins d’avoir une visée artistique, nous étions pris en photo par les autres. Mais la technologie n’explique pas tout. A cette époque, ma vie, notre vie, tournait autour de notre fille de 5 ans. Nous étions subjuguées par ce petit être en cours de formation. Nous venions d’emménager en Allemagne après une année de transition en Dordogne, accordée du bout des lèvres par l’Académie de Paris qui refusait de nous laisser partir sans lutter. Un an plus tard, notre compte d’épargne affichant un solde à trois chiffres, nous avons emménagé à Düsseldorf, au gré d’une annonce trouvée sur Internet.
La photographie que je choisis me montre dans la cuisine, assise sur une draisienne d’enfant, Maya en robe à froufrous sur mes genoux ; mon bras passé sous son aisselle, je tiens déployé au-dessus de nous un parapluie d’enfant vert. Nous sourions toutes les deux. C’est encore un de ces moments où nous faisons les clowns, vêtues de fripes dépareillées, un dimanche soir peut-être.
J’ai les cheveux longs rassemblés en une coiffure qui ne mérite pas de nom.
Il y a dix ans, j’étais plus mince : je fumais.
J’habitais dans cet appartement où elle réside encore malgré le divorce. Je manquais de tendresse et de liberté, mais je ne le savais pas, cela ne se voit pas bien sur la photo. Petit à petit les disputes ont pris le pas sur les moments qui auraient dû nous réunir… L’enfant a grandi, nous a laissé plus de place, mais nous n’avons plus su comment nous rassembler. J’écris cela comme si nous avions pris le temps d’être femmes avant d’être mères et qu’il eût fallu rallumer en nous des ressources éteintes. Ce temps, nous ne l’avons pas pris, nous étions dès le commencement de notre histoire en tension vers ce possible d’enfant. Nous l’avons appelé “amour”, une vraie réussite qui désormais habite chez moi une quinzaine sur deux.
Au lieu d’en parler, nous avons fermé les yeux, crispé nos mâchoires et développé maints symptômes. Jusqu’à ce qu’un jour, faisant la connaissance de S., je sente mon coeur se dilater et laisse mon corps s’ouvrir et se remplir de tout ce qui me manquait et dont je n’avais pas conscience. J’ai pris tout ce qu’on m’offrait, j’ai dit trois fois oui : au mariage, au bébé, à la vie.
Je sens aujourd’hui en moi une volonté douce et persistante de m’ancrer ici, moi qui ai déménagé vingt-neuf fois en 47 ans. Alors que je me sentais souvent comme une feuille d’automne tourbillonnant dans le vent, j’essaie de me déployer sans me mouvoir, comme un arbre qui étale ses racines pour grandir.
En dix ans, je me suis “posée”. Ce pays m’a changée. Bien sûr persifle toujours en moi une petite voix espiègle qui voudrait que l’Allemagne soit remplie de beauté, d’insolence et de Parisiens cyniques… Mais ce serait en contradiction avec les raisons pour lesquelles je me sens pleinement exister ici. J’aime l’Allemagne. Je la trouve plus sévère et plus juste que la France. Plus austère et plus tolérante. Et je suis heureuse que ma fille soit devenue un peu allemande aussi, dans sa façon d’être pragmatique, directe, autonome.
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