34. La charge mentale du SPT (stress post-traumatique)

Je ne vais jamais y arriver. Quel jour on est déjà ? Lundi. Comme tous les jours. 

Mais cette fois ça va marcher, un pas de plus et la route va se fendre, le trottoir se dissoudre, le monde devant moi s’anéantir. Ainsi, je n’aurais pas le choix, je devrais rebrousser chemin, rentrer à la maison, et on me croira, ce sera partout aux informations. Ou alors… imaginons que le paradoxe des grandeurs de Zénon se vérifie. Je n’atteindrais jamais l’école, mais uniquement, à chaque fois, la moitié du parcours qui m’en sépare. Et je finirais dans un interstice, tout proche du but, mais jamais atteint.

Je vois le 733 passer, suivi de près par le 725, déjà plein de gosses qui me reconnaissent et qui pourront témoigner que j’étais là, que je marchais dans la bonne direction, que ce n’était pas mon intention de faire faux-bond. Ils m’attendent, je les aime. Je devrais penser à ce que je vais leur proposer aujourd’hui, mais ici, il y a trop de “projets de vitrine”, de “labels” à obtenir (cette nouvelle manie des structures publiques), à peine si l’on nous demande encore d’enseigner les fondamentaux. Et pourtant ce sont ceux-là mêmes que l’on mesure au classement PISA, et certainement pas, par exemple, le degré de tolérance ou de racisme d’un établissement. Une absurdité de plus.

Le soleil est levé depuis une demi-heure à peine et libère une clarté pâle dans le bleu limpide du ciel, qui allume déjà les baies vitrées des immeubles de bureaux et s’accroche aux bourgeons impressionnistes des hêtres géants. Je trouve de la majesté dans ces rayons du Nord. Cela distrait ma peine, je le sens. Mais je marche comme si j’étais à contre-vent. C’est ça, je marche comme un roseau qui plie, mais ne rompt pas. Est-ce que mes pensées corrodent mes artères ? Est-ce que je vais mourir précocement de m’être forcée à aller travailler ? Cela se voit-il de l’extérieur ? Est-ce paranoïaque de penser cela ? Je me représente tout l’intérieur de mon corps courbé vers l’arrière, le dos face à mon travail et à ma journée, et pourtant, voyez comme ce corps avance. 

Ça me fait penser à cette horloge dont les aiguilles tournent dans le sens inverse ; un pied de nez à l’inexorabilité du temps qui passe. Et moi, quoique courbée dans l’autre sens, je continue, comme les aiguilles, d’aller vers l’avant.  

Je respire profondément pour me calmer.

Déjà Vautierstrasse, la moitié du chemin. Vraiment j’habite trop près de mon travail pour être libérée de ma peur. Je voudrais traverser tranquillement, mais des mains d’enfants me saluent depuis des voitures aux vitres trop lustrées pour voir à l’intérieur. Je tourne à gauche, je me rapproche. Il y a du monde. Je me réfugie dans mes écouteurs, regarde en l’air, regarde mes pieds, contourne les flaques de boue. Je longe le bâtiment, c’est le moment de commencer à sourire. On me croise et me salue, tandis que j’écoute des trucs qui me feraient rougir s’ils étaient soudainement diffusés dans les hauts-parleurs de l’école. Coup d’oeil à droite, c’est l’entrée, il est là, avec Franck et Bénédicte. Eux, ils ont le bonjour franc, l’autre là, avec sa cravate de comédien, il n’en peut plus de son malaise avec moi. C’est une petite merde. Il regarde ses pieds quand je passe, mais c’est mon supérieur, mon grand chef ; il ne répond pas aux salutations, mais c’est lui qui décide si je pars ou si je reste, ou si j’ai droit à un avancement. Je le méprise avec son IA qu’il utilise comme un gros nullard. Il ne sait même pas lire ses mails tout seul. J’ôte mes écouteurs, on ne sait jamais, serre mes poings dans mes poches, dessinant avec mon poing un vague doigt d’honneur (et si tout à coup le tissu de ma veste devenait transparent ?), et déclenche entre mes oreilles une Tourette des profondeurs. Ambiance Napalm Death.

Déjà il est derrière moi et je me dirige vers le bâtiment principal. Dans le couloir, ça sent Guerlain, son corps à elle, et j’ai un haut-le-cœur. Je remonte mon écharpe sur mes narines. Je cesse d’inspirer, j’ai peur, ça me serre. Elle a changé de parfum pourtant, mais celui-ci est plus capiteux. Vite, de l’air. Heureusement, je ressors bien vite à l’extérieur, et respire à pleins poumons en marchant vers les préfabriqués. 

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