28 – Lycée français de Koweït – 2e Partie (Koweït-City, novembre 1992-juin 1995)

Je me rends compte que les motivations qui me poussent à rendre les armes sont plus ou moins dictées par le manque de perspectives et de contrôle. J’essaie de m’adapter à ce cinquième collège en quatre ans, mais au bout de deux ans, je dois bien admettre que, pour la première fois, c’est un échec. A quoi sert de se plaindre quand on ne peut rien changer ? Je recopie un passage connu de la lettre de suicide de Kurt Cobain sur le bord extérieur de la semelle de mes baskets : « I hate myself and I want to die ». Je ne voudrais pas qu’on croie que je me plais là où je suis, je ne voudrais pas non plus qu’on me déteste complètement. Et tandis que la langue anglaise s’insinue dans mon répertoire adolescent pour exprimer mes désarrois, tandis que mon mal-être prend ses aises et consume ma joie de vivre, le soleil koweïtien continue de brûler, le temps passe et je ne vois plus d’issue.

Quand nous rentrons en France, l’été, je ne parle pas de ce qui me blesse, et je bats inlassablement en brèche tout ce qu’on me dit, comment on imagine ma vie parmi les Arabes, parmi les musulmans. Il est hors de question de confirmer des préjugés racistes, alors je plie mes sentiments et tords mes propres expériences pour contrer les remarques souvent ignorantes de ceux qui ne sont pas sur place. Je déforme tellement ce que je ressens que, moi qui n’ai jamais appris à exprimer mes émotions, ou simplement à les traduire (colère ou joie, cela peut être semblable, non ?), j’ensable la vérité, je la cèle, elle n’existe plus. Je ne vais quand même pas donner du grain à moudre à ceux qui pensent que je serais mieux ailleurs, alors que je ne peux faire autrement ! Ce serait une tragédie. Pour faire bonne figure, et je devine quand je l’écris que cela m’évite de sombrer dans le désespoir, je m’interdis de brosser totalement en noir le portrait de ma vie là-bas. Il me faudra une décennie avant de laisser ce genre de pensées franchir mes barrières de sécurité : « Koweït m’a tuer ».

Je mets en place la même stratégie que mon père, qui consiste à embellir les descriptions de mon quotidien. Entre nous, il dit ne supporter sa situation que grâce aux voyages qu’il peut faire depuis Koweït. Il a demandé à quitter la France pour échapper à l’Indre et à son poste de TZR – remplaçant dans le Secondaire. Finalement, pour lui non plus, ce n’est pas la panacée. Nous réalisons tous les deux lors de nos conversations avec la famille et les amis de France un énorme travail de déconstruction pour décrire un tableau acceptable de notre vie là-bas et pour défaire les idées préconçues sur les Koweïtiens. Il faudra aussi des années à mon père pour accepter l’idée que j’aie pu être malheureuse au Koweït. Un jour, il a arrêté de me répondre, il a juste expiré très fort.

A l’école, très rapidement, je rencontre la solitude. I don’t belong. Mes copines me lâchent vers le milieu de l’année de Troisième. Elles vivent d’autres expériences auxquelles je n’ai pas accès, du fait de leur milieu social principalement, elles se voient en-dehors de l’école, elles se construisent des souvenirs et je n’en suis pas. Elles sont filles d’expats, alors que je suis fille d’employé « local » avec des fins de mois difficiles. Je ne me rends ni aux soirées ni à la piscine du Club Messila, et mon père n’aime ni le Jet ski ni les discussions sur la qualité des servantes ou l’alcool fait maison. Comme il aimerait aller à la rencontre des Koweïtiens ! Mais c’est sans compter sur la méconnaissance extraordinaire que nous avons des cultures du Moyen Orient et des pays du Golfe en particulier.

En ce qui me concerne, j’habite trop loin de l’école pour être libre de mes mouvements et je dois souvent refuser les invitations, et puis mon père se plaint de faire le taxi, et au fil du temps on ne prend plus la peine de m’inviter. Je n’aurais jamais imaginé devenir aussi dépendante des adultes, moi qui avais toute liberté de circulation depuis mes 11 ans.

Mes récréations deviennent silencieuses. J’écoute Pink Floyd au casque et lis Duras comme si c’était le truc ultime. Faut bien que je m’invente un personnage. Mais cela ne me suffit pas.

Je décide de « coller » à Hoda, ma copine par défaut. Nous le savons toutes les deux, et c’est réciproque.

Dès mon entrée dans cette salle de classe, j’avise un sac à dos vert des Tortues Ninja, la Tortue Leoanardo avec sa pizza. La honte, sérieux ? C’est son sac ? Je découvre qu’Hoda est très rapide en maths et « voit » le résultat des équations avant de faire les calculs. C’est pratique de l’avoir à côté de moi, même si je suis écoeurée chaque matin par son haleine de jus d’orange industriel. Je fournis les Chicklets mint/cinnamon pour combattre la chose : odeur menthe cannelle devant et jus d’orange dans le fond de sa bouche. En cours de français, nous travaillons toujours par deux. J’apprends avec elle un peu d’égyptien, et je passe une semaine chez elle, pendant Ramadan. Je jeûne avec eux par respect, par curiosité, je ne sais pas ; c’est la fête pendant un mois et je veux y participer. Je la provoque tant que je peux et je me ris de sa naïveté, mais je n’ai pas de prise. Nos cultures, nos éducations, nos possibilités mêmes d’avenir nous éloignent. Pour moi, elle est encore à l’école primaire, pour elle je suis… de passage. Je confirme que le concept de « crise d’adolescence » est une construction de l’Occident. Elle me fait connaître la pop star Amr Diab et nous chantons « El Madhi » (« le passé »), assises toutes les deux contre un mur. Elle écrit des dissertations sur Candide ou Bel-Ami pour le bac français et nous organisons ensemble un tournoi de basket féminin de la Sixième à la Terminale. On se trouve des points communs, on fait de son mieux. Parfois on ne se comprend plus, c’est le silence pendant quelques jours. Pas la guerre, on ne se permet pas, juste une pause.

Loin d’avoir la taille appropriée à la pratique du basket – je mesure un bon mètre et demi et dois donner beaucoup de puissance pour envoyer le ballon dans le panier -, je m’y intéresse et regarde avec fascination les joueurs avancés esquiver et dribbler avec adresse. Le basket devient aussi une occupation par défaut pendant les récréations. Le déménagement du LFK vers un terrain plus grand a lieu l’été suivant et la cour immense et entièrement dégagée (hormis deux acacias faméliques) compte désormais deux terrains de basket, ce qui permet de mettre en place des groupes de niveaux. Je n’ai pas d’amis, je ne sais pas avec qui parler au grand jour, je n’ai que des relations par défaut. Je ne vis pas les choses intensément, je ne m’engage pas, je suis en attente. Mais il faut bien vivre, tout de même ?

Mon agenda de la Seconde se couvre de citations et des Maximes cyniques de La Rochefoucault. Je tente aussi d’écrire ce qui ne va pas. J’écris pour la première fois des phrases définitives et stéréotypées : « Je suis malheureuse », « je me déteste », « je suis entourée par des cons », « je veux mourir ». Je dessine au Pilot noir sur mes chaussures et fais des trous dans mes jeans avec la pointe d’un compas. En classe, je cache un écouteur dans mes cheveux pour continuer à écouter Weezer, ou bien je me révolte contre le nombre d’heures de Sciences physiques ou une punition collective donnée par le prof d’Histoire-Géo qui n’en est même pas une.

En classe, je voudrais être provocatrice sans perdre mon statut de bonne recrue. Je voudrais la confiance des professeurs tout en grattant leur corde sensible. Je voudrais peut-être avoir une personnalité. Etre différente, certes, mais toujours dans le rang. C’est très compliqué, je n’ai jamais sonné aussi faux, je n’ai pas les mots et je manque de relations sociales pour exister telle que je suis.

J’essaie en Première d’être amie avec une fille de ma classe que je trouve belle et intelligente, mais cela ne marche pas. Je voudrais une amitié élective, c’est en vain. Je suis invitée chez elle, dans une grande villa d’inspiration néo-grecque. Cette fille est vraiment très jolie, tellement populaire et lisse. Elle me demande si j’ai soif, contacte sa servante par un interphone situé dans sa chambre, laquelle nous apporte sur un plateau deux verres de Tang glacé. Quelle éclate ! Nous n’avons rien à nous dire, cela ne prend pas.

Un garçon de la classe en-dessous commence à m’envoyer des signaux pour sortir avec moi. Appelons un chat un chat. Son parfum Lacoste me dégoûte, et ses polos de la même marque sentent toujours le linge qui n’a pas fini de sécher. Il a aussi ce petit déhanchement de naissance qui transforme toute marche à ses côtés en épreuve. Qu’à cela ne tienne, j’accepte vaguement, j’écris dans mon Journal que je ne l’aime pas, mais que « c’est toujours ça de pris ». Au Lycée, on s’évite. Je ne veux pas que cela se sache parce que j’ai honte de ma malhonnêteté. Il m’envoie des mini-cassettes qu’il enregistre dans le noir. J’entends son souffle et sa voix. Il est très écorché. Je crois toujours qu’il va enfin me révéler le secret de sa naissance, qu’en fait c’est un enfant abandonné, mais rien ne vient. Je ne le lâche pas, mais qu’est-ce que je m’ennuie !

Lorsqu’au printemps de 1995, nous savons que nous allons quitter Koweït, c’est un immense soulagement. Je deviens plus populaire que jamais parce que je vais à Gaza, c’est mythique. J’ai même l’impression que je pourrais me faire de nouveaux amis, dont des filles de ma classe qui ne m’avaient jamais adressé la parole auparavant. Mon niveau d’anglais est maintenant excellent et je peux chanter « Don’t damn me » des Guns’n’Roses aussi vite que sur le CD. Je passe mon bac français sans éclat après des jours de chagrin, enfermée dans ma chambre avec Nirvana, Offspring et Jeff Buckley. Je sors de ces trois années au LFK assez désespérée et « dépersonnalisée ». J’ai presque 17 ans et je vis mon adolescence, celle dont je rêvais (la « punk », celle-là même qui ne supportait aucun compromis !), par procuration dans mes lectures et mes correspondances avec Julietta. Je ne sais plus qui je suis. Je fais un dernier effort en organisant une fête d’au-revoir de convenance avec des camarades de classe. On me voit tout sourire avec mon père sur l’une des photos de cette soirée, grands cheveux bouclés passés au henné, chemise faite sur mesure par un couturier pakistanais de la vieille ville, pommettes roses, exhibant la montre Swatch que je viens de recevoir en cadeau d’adieux.

Réponse à « 28 – Lycée français de Koweït – 2e Partie (Koweït-City, novembre 1992-juin 1995) »

  1. Avatar de ainleymakalya97
    ainleymakalya97

    wow!! 3928 – Lycée français de Koweït – 2e Partie (Koweït-City, novembre 1992-juin 1995)

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