17. Gaza, 1995-1996 (2)

A Gaza, je vis essentiellement seule. Encore plus seule que seule, si c’est possible. Comme si tu pliais une personne en trois dans le sens de la largeur pour qu’elle glisse telle une paille dans une bouteille de matelot. Je suis seule, mais… je marche ! Je peux marcher !! Cela paraît anodin, mais c’est un privilège après ces trois années « Tempête du désert » sponsorisées par Chevrolet.

Je vais ainsi à pieds au Centre culturel passer quelques heures par semaine. Je m’assois sur une chaise en plastique dans le jardin : je reste très effacée, je ne dois rien dire qui puisse entraver le travail et la réputation de mon père. Il me faut préciser que je suis tellement en colère d’exister en l’état et d’être aussi peu considérée que je suis souvent au bord de la crise de nerfs. Le Directeur, mon père, organise grâce à un lecteur de VHS et un rétroprojecteur un ciné-club hebdomadaire très prisé. J’en suis, bien sûr. En tant que fille de mon père. Je n’ai pas connaissance d’un(e) autre adolescent(e) qui soit dans mon cas dans cette ville. Bien sûr, nous avons pensé à l’internat à Jérusalem, mais bien trop tard. Alors je n’ai pas le choix, je dois m’inscrire aux cours par correspondance et passer mon baccalauréat en candidate libre : cette année, je n’irai pas à l’école.

America, don’t worry

En comparaison avec un jeune d’aujourd’hui qui va au lycée et continue de discuter avec ses copains sur son smartphone, mon univers au même âge est désertique. J’entends le mot « Internet » pour la première fois cette année-là quand les services de presse des consulats commencent à recevoir des dépêches sous cette forme. Les tout premiers geeks de 1995 sont en émoi, mais pour notre part, nous n’avons même pas le téléphone, alors Internet… Pas d’adresse, pas de boîte aux lettres, pas de bras, pas de chocolat, il faudra compter sur la bonne volonté de ceux qui traversent le check-point d’Erez pour faire vivre ce flux postal entre Lyse et moi. Pour les autres courriers, c’est toujours la valise diplo, à Jéru. D’ailleurs, notre présence à tous (cinq ou six Français) dans la Bande de Gaza en 1995 est complètement fictive : en effet, lorsque nous passons les interrogatoires de Ben Gourion pour sortir du pays, nous devons nous inventer une deuxième vie, avec une adresse à Jérusalem, des amis israéliens (mais surtout pas des local people, comme disent les renseignements israéliens, avouant par là qu’ils ne sont pas eux-mêmes les local people !), et une liste de rues fantaisistes où nous aurions nos habitudes. A la fin de leur mission, nos jeunes coopérants des Territoires occupés et de Gaza ont décidé de se présenter ensemble et sans fard à l’aéroport, une provocation qui leur a coûté d’être amenés à l’avion en jeep kaki et conduit à leur siège in extremis (pour les plus chanceux) entre deux militaires, les autres ont dû se représenter le jour suivant.

Comme dans tous les pays musulmans, le weekend à Gaza est le jeudi et le vendredi. Mais à 70 kilomètres de là, à Jérusalem, il commence le vendredi avec Shabbat. Par contre, au Quai d’Orsay, c’est le samedi, dimanche. Mon père, qui travaille à la fois avec Jérusalem et Paris, consacre 60 heures par semaine à ses occupations professionnelles. Je le vois peu, c’est un fait. Je sors parfois pour acheter des paquets de Marlboro (les Chesterfields sont introuvables). Je fume sur la terrasse, une « ploque » toutes les deux heures. Face à un petit terrain vague sablonneux (dans lequel je fais mes exercices de lancer de poids avec un haltère de mon père, hilarant), je fume et suis tellement dans mes pensées que je tiens un carnet de « Réflexions ploquiennes ». Je potasse mes cours, je lis, je fume, j’écris, j’écoute de la musique. Et quand j’ai fini, je recommence. Mais j’aime et suis aimée. Le temps, passe plus vite, c’est un ordre.

Gaza, le port (Wikipedia)

En plus des cours obligatoires, j’ai pris une option Arabe pour ne pas perdre ce que j’ai pu apprendre au Koweït. Mon père, plein de sollicitude, embauche une prof qui vient une fois par semaine m’aider dans cet apprentissage. Elle est algérienne, et m’émeut énormément. Je lui parle à mots couverts de ma solitude et de cette passion qui me dévore, je craque même. Je me rends compte que quand elle est là, j’ai envie d’avoir une maman. Elle m’emmène dans sa voiture faire un tour sur la route de la côte. Il fait presque nuit, comme tous les soirs dès 18 heures. Les larmes coulent sur mes joues. Je regarde la mer. A Gaza, il y a plusieurs camps de réfugiés. Ceux qui sont près de la mer ont un taux de suicide très inférieur à ceux qui sont dans les terres – C.Q.F.D.

Au fond de moi, je voudrais avoir le contrôle sur ma vie. Je voudrais par exemple aller me promener sur la plage qui est à deux pas, prendre des photos, et, dans cette optique, je demande un vélo pour Noël. Je fais deux sorties avec, mais on me regarde trop, on me crie dessus, des enfants me poursuivent et me jettent des gravillons. On me prend peut-être pour une Juive, alors que je ne suis pas catholique. Je ne sais même pas si on m’insulte parce que je fais du vélo ou parce que je suis aussi blanche que l’ennemie. Le vélo restera parqué dans la troisième chambre.

Je n’investis ni cette ville ni cette maison, ni ne m’engage véritablement dans une amitié avec l’un des étudiants du Centre. Je n’y suis que de passage. Je compte les jours comme Albertine Sarrasin à la Citadelle de Doullens et me concentre sur ce qui me nourrit : les cours, l’amour, les livres, la musique. Je ne cuisine rien, et d’ailleurs je ne sais rien faire d’autre que des pâtes. J’ignore encore comment faire passer la pomme de terre de crue à cuite (la mère de Lyse ne le sait pas, parce que je n’ai pas osé le lui dire, que c’est par elle que je l’apprendrai). Étrangement, je n’ai pas le souvenir que nous ayons mangé dans cette maison. Nous nous rendons souvent à La Mirage, un grand restaurant près de la mer où de vieilles Palestiniennes chrétiennes fument des cigarettes, ou bien mon père revient du travail avec du Take away. Nous n’allons jamais dans la salle à manger qui prend la poussière, enfin si, moi j’y vais, pour repasser. Il n’y a pas grand monde à recevoir, hormis, quelques semaines par an, les nouveaux coopérants que nous hébergeons dans la troisième chambre, de jeunes hommes issus le plus souvent de Sciences-Politiques qui viennent faire leur service civique à Gaza pour un an ou deux. Et puis parfois un journaliste fait une halte chez nous. L’un d’eux, Olivier Weber, après une discussion où je me sens considérée, m’envoie de France L’Amour, la solitude de Comte-Sponville que je lis avidement un peu plus tard, à l’âge où j’ai besoin très exactement de ces mots.

Pour quitter la Bande de Gaza par le nord, il faut passer par un check-point. Au sud aussi d’ailleurs, cela ne se voit pas sur les cartes, mais Israël s’est adjugé une bande de terre entre la Bande de Gaza et le Sinaï, en Egypte. Qu’est-ce qu’un check-point ? Ici, c’est une frontière, où nous passons tour à tour par les douanes palestiniennes et israéliennes. Il y a des chicanes d’un côté et des herses de l’autre. Contrôle des passeports, des véhicules, des bagages, parfois des personnes. Nous parlons peu, il faut que cela passe. Un soldat s’occupe de nous, puis c’est un autre, et encore un autre, peut-être une femme, lunettes de soleil sur le front, c’est la routine pour tout le monde. Les jeunes recrues ou les plus radicales sont mutées au poste-frontière de Gaza. Il fait chaud, l’ombre est brûlante sous les auvents de taule, le miroir d’inspection scintille sous le véhicule et le soleil tape sur les canons des fusils mitrailleurs. On peut y passer trente minutes ou deux heures, c’est selon.

Après, c’est la route d’Erez, bordée d’orangers, puis l’autoroute. Nous filons vers Jérusalem ou Tel Aviv. Je peux dire sans me tromper qu’en quelques mois, j’ai bel et bien vu Bethléem, Jéricho, le Saint-Sépulcre avec le tombeau de Jésus, la Mer morte, le Mont Moïse, le buisson ardent au monastère Sainte-Catherine, le Tombeau des Patriarches, l’esplanade des Mosquées, le couvent Saint Jean du Désert où j’ai assisté à la messe orthodoxe de Pâques, et le Mont des Oliviers. Je ne suis pas croyante (je me dis « agnostique » pour ne pas me mettre en difficulté dans les conversations) et je regarde sans émotion ces « monuments » des trois religions monothéistes. Et puis, je ne suis pas vraiment là, pas du tout en « pleine conscience », comme on dit aujourd’hui. Je flotte un peu. Tout m’est égal. Quand je suis en-dehors de Gaza, j’ai du mal à supporter de ne pas être avec elle, même si je suis incapable d’exprimer mes besoins clairement.

Sur la route de Jérusalem, je regarde les paysages, fascinée par le processus de colonisation dont j’observe les saignées dans le paysage (sillons de bulldozers Caterpillar en activité, collines éventrées, lotissements gardés par des miradors, accaparement de l’eau pour les colons et leurs cultures, présence militaire outrancière autour de la vieille ville). Porte de Damas, je lève les yeux entre deux marchands qui m’apostrophent et vois les fusils des soldats de Tsahal pointés dans notre direction. Les fusils sont partout, dans les rues, les cafés, les abribus.
Quand nous roulons vers Tel Aviv, je me détends un peu, car je ne vais pas dans sa direction à elle, et je pense à la pile de CDs que je vais choisir à Tower Records et à l’impression familière de « shopping à l’occidentale » que promet le Dizengoff, sans vraiment l’égaler. Tel Aviv est une ville cosmopolite qui me fait envie, on peut s’y perdre et se reconstruire incognito. J’aime les grandes villes, les grands boulevards. Pour la première fois de ma vie, en Israël, je ressens ce que c’est que de « ne pas être », d’être rejetée, voire même inexistante, foutue : je ne suis pas juive. Et en plus j’habite dans un endroit qu’il ne faut pas nommer. « Where do you live ? – In Gaza ! – Where ? – In Gaza strip ! – Where is that ? – In Palestine ! – No, Palestine does not exist ! And Palestinian do not exist ! » Bon, d’accord, très bien. A Gaza, on me prend souvent pour une Jordanienne. A Tel Aviv on m’ignore, c’est bien aussi. J’ai à la fois un grand désir de transparence et de reconnaissance. Qu’on ignore ce que j’ai le droit de montrer et qu’on m’écoute vraiment.

Encore une fois, comme je ne peux agir sur les contraintes que je subis, je change de point de vue et décide de trouver du charme au mystère. C’est une manière de m’adapter, de m’accommoder, que de renverser la perspective pour mieux supporter la réalité de ma situation. Tous ces secrets vont, non pas me rendre intéressante aux yeux des autres, mais donner de la profondeur à ma vie et lui apporter en quelque sorte une légitimité littéraire. De même, les attentats, la présence militaire importante et le passage de frontières vont vraisemblablement apporter à mon adolescence sa part de romantisme.

15. Koweït, 1992-1995

Nous arrivons à l’aéroport de Koweït tard dans la soirée, un jour de la fin octobre. Premières impressions d’un pays : le sol de l’aéroport est luisant et des hommes en dishdasha blanche semblent glisser par symétrie sur du marbre que balaient en continu une nuée de silhouettes asiatiques (des Philippins). Nous prenons un taxi et nous rendons à l’adresse que mon père a notée sur un petit carnet Rhodia, à l’extérieur de la ville. A l’époque, il n’y a ni portable ni Internet et on ne prépare pas un voyage comme on le fait aujourd’hui. Il est 22 heures, on a une adresse, et puis voilà. Le taxi qui nous emmène est pakistanais, les Arabes que nous croisons ne sont pas koweïtiens, mais nous ne décodons pas immédiatement cette organisation de la société. Je me sens curieuse de tout. J’ouvre grand mes yeux sur l’intérieur du véhicule (moquette rose sur le tableau de bord, chapelet qui se balance au rétroviseur). Il nous dépose près de l’Université et après quelques palabres, nous passons la première nuit chez des Polonais qui auront la gentillesse de nous faire un lit, alors qu’il est déjà tard.

Logements des universitaires, Koweït, Schuwaikh, aujourd’hui. Nous voyons la supérette depuis notre appartement. Les « barres blanches » de part et d’autre représentent des places de stationnement couvertes.

L’appartement qui nous est attribué est immense et, hormis les pièces d’eau et la cuisine, le sol est intégralement recouvert de moquette. C’est un meublé, avec banquette et fauteuils d’inspiration scandinave. Nos malles sont arrivées de France, et elles ne contiennent que le strict minimum, en tout cas pas suffisamment pour investir le reste du mobilier qui restera vide. Près de l’entrée, on trouve sur la droite une petite pièce sans fenêtre, c’est la maid’s room, la « chambre de bonne », mais là aussi nous mettrons un certain temps à le comprendre. J’occupe la dernière pièce au bout du long couloir. Je dessine rapidement le plan de l’appartement pour l’envoyer à ma grand-mère, il est tout en long, et si grand ! La climatisation centralisée tourne presque toute l’année, nous n’avons pas à nous plaindre.

Nous sommes arrivés là avec nos codes européens : habitant « en ville », nous pensons n’utiliser que les transports en commun pour nous déplacer. Les premiers jours, nous sortons explorer les environs à pied, mais c’est difficile, il n’y a pas de trottoir et encore moins de chemins de traverses, nous sommes tout seuls, et ça pue le souffre. Le port est à deux pas, mais la mer, elle, reste inaccessible. Il y a bien un bus, le 11 ; nous l’essayons, il va en vieille ville, ce qu’il en reste. De façon surprenante, dans ce bus ne sont assis ni Koweïtiens, ni Occidentaux, ni enfants, ni femmes, mais une trentaine d’ouvriers « indiens » (ou bangladeshis, ou sri-lankais, ou pakistanais) qui nous regardent en silence. Qu’à cela ne tienne, nous le prendrons tous les mercredi soirs (équivalent du vendredi français) pour nous changer les idées, jusqu’à ce que mon père ait les moyens d’acheter une voiture, une Nissan Bluebird.

Il reste encore en vieille ville quelques ruelles de souk, avec des lambeaux d’artisanat local, mais dans l’ensemble c’est un bric-à-brac de petits centres commerciaux climatisés éclairés au néon inondés de marchandises chinoises, de vendeurs de shawarma (le kebab local qui n’a pas encore fait son entrée écrasante en France) et de bars à chicha. Le Koweït est indépendant depuis 1961 et est passé en quelques années d’un village de pêcheurs à une capitale pétrolière d’importance. Les gens mangent par terre dans des petits palais bâtis à l’image du Panthéon ou du château de Versailles. La guerre du Golfe est terminée, et nous en achetons tous les produits dérivés siglés POW’s (Prisonners of War) : cartes postales de puits en feu, de ciels noirs au-dessus de la ville, de bâtiments mitraillés ; cassettes collector à la gloire de Georges Bush ; petits drapeaux… Il se dit que nous respirons toujours des poussières d’uranium. Le samedi, la ville se remplit de Philippins qui sortent de l’église. Assis sur un peu partout, déracinés, ils sont des milliers à se reposer ensemble, à discuter, certains même demandent une photo avec nous devant une belle voiture, pour la famille, pour la légende, c’est toujours la même histoire qui se répète de par le monde. J’achète pour rien des tonnes de fausses cassettes dans des boîtiers souples, une véritable aubaine, et me concentre sur ma lecture de Vox.

Un vendredi, jour de repos, nous attendons le bus du retour qui ne vient pas. Une Chevrolet paquebot s’arrête à notre hauteur et un homme se propose de nous ramener. Pour le remercier, et pour le garder encore un peu, car c’est un vrai Koweïtien (une perle!), mon père le fait monter à l’appartement et, avec un petit dictionnaire arabe-français, une conversation rudimentaire s’engage où le Koweïtien pose tout un tas de questions habituelles auxquelles mon père répond plus ou moins n’importe quoi (Tu es marié ? Non, divorcé. Tu as des enfants ? Oui. Combien ? 10. Et ta fille, elle est mariée ? etc.). Le type laisse son numéro et s’en va. La semaine suivante, je suis seule à la maison quand ça sonne, c’est lui, je le fais entrer, s’il veut bien attendre. Le bougre parle encore moins bien anglais que moi, alors je vais chercher le même dictionnaire. C’est assez confus dans mes souvenirs. Je lui fais un thé. Il tourne les pages et me montre des mots comme « jolie », « désir ». Je suis flattée, mais je n’interprète pas du tout ce que tous ces mots pourraient signifier pour la suite de la visite. Je comprends toutefois que je dois la jouer fine : mon père est absent, et j’ai un Arabe sur les bras à éconduire. Je m’y connais un peu : j’ai déjà vu mon père décliner plusieurs fois mon achat contre un troupeau de chèvres. Et cela fait déjà plusieurs semaines que j’ai troqué ma mini-jupe contre un pantalon léger. Le type a une vingtaine d’années. Je fais très jeune, et c’est là-dessus que je compte : mon absence de poitrine, mon absence de hanches. Il veut me toucher, je lui montre le mot « judo ». Il veut m’enlacer, je lui fais une prise, nous tombons par terre, ça le fait rire. Il n’est pas du tout agressif. Il finit par partir et ne revient pas. Par la suite, mon père l’appellera pour sympathiser et ne saura jamais pourquoi l’autre ne donne pas suite. Ce n’est que la première et la plus « mignonne » d’une longue série de dangers écartés, du bout des lèvres ou du bout d’une paire de Doc Martens coquées. Là encore, j’en reparlerai.

Chevrolet Caprice Classic

Pour aller au lycée, on s’associe avec trois autres familles pour organiser un transport commun en taxi. C’est une vieille Chevrolet Claprice Classic aux suspensions plus que souples et aux banquettes de velours bordeaux. Tous les matins pendant deux ans, cette voiture stationnera au pied de l’immeuble à 6 h 30 et devant l’école à 14 h 10. Pendant un temps, nous logerons à sept dedans, sept insupportables gamins pataugeant dans plusieurs langues. Nous appelons le chauffeur « ‘ammo » (oncle), j’apprends à dire « saker el bab » (ferme la porte), et je chante une berceuse bosniaque. Je voudrais écouter Bryan Adams dans le taxi, mais ce n’est qu’Amr Diab, ce chanteur égyptien increvable.

J’ai 14, puis 15 ans, et je me sens prisonnière. J’ai essayé, pourtant, de rencontrer des gens, de vraies gens, des « individus », un concept qui n’existe pas au-delà des frontières resserrées de l’Europe. Notre quartier (« block ») est constitué de cinq immeubles comme le nôtre, en forme de « plus », de 11 étages de 8 appartements chacun. Tout le personnel universitaire non koweïtien est logé ici, en majorité des Égyptiens, mais on trouve aussi des Américains, des Tunisiens, des Marocains, des Polonais… C’est l’automne quand nous arrivons, je suis en tee-shirt et je sors me promener seule autour des immeubles, espérant tomber à un moment ou un autre sur un enfant, une famille, soyons fous, mais tout le monde se terre à l’intérieur. Au-delà du campus, c’est le désert et la mer, avec l’autoroute (« ring ») comme seule issue et le supermarché comme oasis. Je suis enclavée, c’est le mot.

Mon père me donne sa machine à écrire électronique ; c’est l’époque des premiers ordinateurs portables IBM, je lui apprends à taper C:// et à manier la souris sans la soulever. J’écris en écriture automatique à la suite de Michaux, le lis des biographies qui se passent à Paris, et si seulement je pouvais trouver de l’absinthe… Au bout de la première année, je ne suis plus moi-même, je m’adapte, j’en prends mon parti, j’attends, je deviens moi aussi une ombre qui glisse. Aux fenêtres qui ne coulissent plus que difficilement à cause du sable, une moustiquaire intégrée renforce mon sentiment d’enfermement. Je n’ai jamais passé autant de temps dans un appartement.

Mon père travaille beaucoup et n’est pas très heureux lui non plus. Ce n’est pas qu’il voulait absolument venir au Koweït (d’ailleurs c’était ça ou l’Ouzbékistan et il a choisi un pays avec un lycée français), c’est qu’il n’en pouvait plus de Châteauroux. Et puis être dans un pays arabe lui convenait bien, c’est ce qu’il espérait de ses vœux, pensant retrouver au sein de la communauté musulmane soutien maternel ou fraternel. Au contraire, la société koweïtienne agit à cet égard comme un repoussoir : racisme, ségrégation, quant-à-soi, sexisme, et mène mon père à une grande déception puis à une certaine déprime. Une fois par an, nous voyageons dans les environs, d’abord en Syrie où nous faisons un tour du pays dans une voiture avec chauffeur, puis en Oman, enfin à Dubaï. On essaie de voir le bon côté des choses, tout de même, tout de même (je l’écris deux fois exprès). Moi, ça ne m’est pas égal, j’étais heureuse dans l’Indre, j’avais des amis, des petits amis, et peu d’horaires.

Dans cet appartement, nous passons un certain temps à dormir, la nuit, mais aussi de 15h30 à 17 heures, tous les jours, pour la sieste. Je fais des rêves. Des cauchemars de femmes entièrement recouvertes de tissu noir qui veulent me tuer. Nous recevons, rarement, des collègues de mon père. Il n’y a rien à faire en-dehors du lycée, pas de copains à aller voir qui soient à portée de vélo, pas de parc où traîner, pas de cinémas, pas de cafés, pas d’activité. Notre sortie préférée, c’est « Pizza Hut », tous les jeudis. Mais nous fréquentons aussi Sbarro, Arby’s, Wendy’s, KFC, Baskin Robbins… On devient des professionnels du fast-food.

Capture d’écran du clip de Janet Jackson, « That’s the way love goes », 1993

A l’âge où je devrais passer mon temps à l’extérieur avec mes amis, je vis « en couple » avec mon père (c’est la psy qui l’a formulé comme ça), aussi dépendante qu’une bonne épouse du Moyen Orient. Je me plonge un peu plus dans la lecture et l’écriture, dans le Pink Floyd, Queen et les Beatles. Je fais mes devoirs devant MTV, la langue pendante (c’est la première fois que j’ai la télé et je suis très impressionnée par tous les vidéoclips américains des années 1990, tout ce désir qui dégouline, Bon Jovi, Janet Jackson, Whitney Houston…). Je vais faire trois courses à la supérette en face et commets des larcins. Je vole de tout, n’importe quoi, une lampe de poche, une radio, des Chicklets, je range tout dans mon tiroir. Et je découvre à cette occasion la cigarette, qui me permettra de conserver une petite part de contrôle sur ma vie. Je fume allongée dans le salon en écoutant les albums des Guns’n’Roses, dont j’apprends les paroles par cœur. Je tourne en rond, ou en volute, en tout cas je ne tourne pas bien. Je me laisse grossir quelques mois avec des barres chocolatées, puis me prends en main et monte et descends au pas de course les 9 étages qui me séparent du rez-de-chaussée. Le jour de l’élection présidentielle de 1995, avec deux-trois copains du lycée, nous faisons des expéditions punitives autour de l’Ambassade de France : avec une pince coupante nous séparons les bouchons de radiateur des Mercedes, Chevrolet et Jaguar garées dans les rues, mais bien vite, il faut courir car les chauffeurs, qui dorment souvent dans leur véhicule, se réveillent en sursaut et nous poursuivent. Nous grimpons sur le mur d’enceinte d’une mosquée, c’est amusant. Au lycée, nous séchons toutes les heures de sport (de toute façon, c’est du n’importe quoi, ce sport) pour les passer au Sultan Center où nous nous bourrons les poches de friandises, de cigarettes, et de déodorant pour recouvrir le tout. On ne s’ennuie pas, le registre de langue est inapproprié : on se fait carrément chier ! Je ne prends pas du tout conscience que ça ne va pas.

Photo de Basil MK sur Pexels.com

Mon père se plaint continuellement de « faire le taxi », ce qui me force à décliner les invitations et me maintient dans la solitude, à sa botte. Il ne se rend absolument pas compte de mon désarroi. De toute façon, je ne m’inscris dans aucun groupe. Nous habitons trop loin, et n’étant pas « expatriés », nous n’avons pas accès à certains « clubs » aux tarifs prohibitifs où je pourrais passer éventuellement le temps. Je sors vite des radars. Je ne fréquente plus que des fils de profs. Je m’isole, je commence à faire croire à tout le monde que je n’aime pas les groupes. Le téléphone est gratuit, mais j’en profite peu. Et si je m’excluais toute seule avant de l’être ? Et si je disais que je déteste tout le monde avant qu’on me déteste ? Et si je disais que je veux disparaître pour qu’on m’aime ?

Au bout de deux ans d’une telle vie, mon père a enfin l’opportunité de déménager dans le centre, dans un petit appartement proche du lycée. C’est mille fois mieux, et c’est ainsi que j’échappe à une heure de voiture par jour et regagne un peu d’autonomie. Je vais à l’école à pieds avec Weezer ou Offspring dans mon walkman, fume toujours une cigarette par jour, la nuit, face aux lumières verdâtres d’un minaret et devant la moustiquaire. J’ai choisi une marque, ce sera Chesterfield. La nuit est ponctuée par les appels à la prière qui sont un peu plus forts qu’avant. Quand la climatisation centralisée tombe en panne, on étouffe, littéralement écrasés sur nos matelas. Il fait plus de 45 degrés d’avril à novembre. Quand il a plu, une fois, on était en classe et on a eu le droit de sortir pour sentir l’eau sur sa peau. Quand c’est Ramadan, je le fais aussi, c’est plus simple pour tout le monde. Quand le ciel devient orange, on a du sable plein la bouche et même dans la culotte. Quand on me propose du vin, mon père de sa main couvre mon verre. Quand je veux me faire jolie, lui encore d’un claquement de lèvres m’intime de refermer le deuxième bouton de ma chemise.

Il faut faire ce qui est permis et seulement cela. Il faut se comporter correctement. Il circule un certain nombre d’histoires sur des Occidentaux qui ont dû être renvoyés du pays. Nous allons quelques fois à la plage, au printemps et en automne, quand le sable est encore tiède. En ville, il y a aussi une plage, mais elle n’est pas pour nous : ne s’y baignent que des familles tout habillées. Nous allons plus loin, à 70 km, sur une plage gratuite, hors de portée de jumelles de la jeunesse locale, nous allonger en maillot sur des serviettes, avec quelques autres Blancs.

Nous nous faisons les mollets dans des malls luxueux, plein de marbre et de dorures où ça sent incroyablement bon ce parfum d’encens précieux appelé bukhur. On mange dans des restaurants d’hôtels où on me pousse la chaise dans le dos, et rentre dans des villas résonnantes avec interphones internes et une maid dans chaque pièce. J’assiste un jour, dans mes petits souliers, à l’arrivée de convois de boys et maids indiens, le badge autour du cou, bien rangés dans un couloir de l’aéroport. Dans les journaux, ces agences de recrutement de servants placent des publicités pleine page avec présentation « catalogue » (« Photo A, Bengladesh, Femme, 24 ans, célibataire, ménage, enfants, cuisine »). Je ne supporte plus le traitement infligé aux Hommes par d’autres, pas une semaine ne passe sans qu’un article de journal relate le jugement d’un homme ayant violé sa servante. Je ne supporte plus le rapport aux femmes non seulement des Koweïtiens, mais des Arabes en général, cette galanterie paternaliste me plombe.

Je hais ce que le Koweït a fait de moi, je ne vais pas bien et je n’ai pas personne à qui le dire. Il est hors de question pour ma mère de me reprendre, ma grand-mère accueille déjà mon cousin, et mon père me soutient qu’il n’a pas les moyens de me mettre dans un Internat.

Faute d’alcool, mes camarades français se font des trips avec des recharges de briquets, certains se scarifient les bras, d’autres errent dans un état second dans les couloirs du lycée. On ne peut pas fumer dans la cour, mais la surveillante ferme les yeux. Apparemment, je ne suis pas la seule à souffrir. Mais apparemment, ce n’est pas encore assez, puisque je continue à donner le change. Je fais du baby-sitting chez le Proviseur, je signe toutes les deux semaines mes articles dans le Kuwait Times. C’est l’année où je découvre Morrissey, L7, Liz Phair et les Beastie Boys. Je creuse des trous dans mes jeans. Je parle couramment anglais. Je ne vis que pour écrire des lettres à Julietta, et de jeudi en jeudi je guette ses lettres au courrier de la valise diplomatique, à chacun de ses mots je m’accroche et tente d’y lire ce que j’y cherche. C’est la fin de l’année scolaire, bientôt le bac français, je ne sais pas parler de ce que je lis, je ne sais pas parler. Je sombre en fin d’année scolaire dans une sévère déprime, et décide de sécher tous les cours de français. Je reviens à la maison et passe ces heures prostrée dans ma chambre à dessiner et écouter Nevermind à fond, en alternant hurlements de sauvage et sanglots. C’est dans cet appartement de Salmiya, à 16 ans et demi, que je reviens enfin et sans prévenir sur ce que j’ai vécu enfant. Je perds le sommeil pour toujours.

J’ai pleuré à chaque déménagement. Mais mes yeux sont restés secs en quittant Koweït. Il était plus que temps de partir.

3. La mère

Ma mère est concernée par cette proposition de poste au Koweït : je ne pourrai plus la voir un week-end sur deux comme je le fais. Elle doit donner son accord. Elle agite tous les fanions possible : jeune fille dans un pays musulman, études de moindre qualité… Tous ces dangers se sont avérés par la suite. Je ne l’écoute pas, je ne veux même pas discuter, il ne s’agit plus de moi et de fignoler les détails de mon avenir, mais plus basiquement de vivre avec l’un de mes deux parents. Et ce sera mon père. Ma mère, lors d’un procès l’année précédente, avait bien répété qu’elle préférait que je vive en foyer plutôt qu’avec lui, puisqu’avec elle ce n’était pas possible. Peine perdue, mon père obtient ma garde et je reste à ses côtés jusqu’à mes 18 ans. Pas un mois de plus.

Monument aux morts de la Deuxième Guerre mondiale, Pulawy, Pologne, ville d’origine de Rudophe Szcz.

Aînée de trois enfants, ma mère, Katerin, naît en plein hiver 1954 d’une mère au foyer de 18 ans et demi et d’un père polonais officiant à la base américaine de… Sa mère, Camille, le trouvait beau, grand et blond, il avait les yeux bleus. Pas une goutte d’alcool à la maison, des dents très entretenues, mais des colères sans nom, et des coups qui pleuvent à tous moments. C’est munie de 5 certificats médicaux pour coups que ma grand-mère divorcera 25 ans plus tard. Rudolphe, le père de ma mère, a décidé de couper les liens avec toute la famille avant ma naissance. Je ne l’ai jamais connu, de même que tous ses petits-enfants. Nous lui avons écrit des lettres, l’un d’entre nous est même allé sonner à sa porte, désireux que nous étions de comprendre et peut-être lever le voile noir qu’il avait jeté sur la destinée de nos parents et dont l’ombre se projetait aussi sur la nôtre.

Katerin est une enfant intelligente. Avec son frère, son cadet de 11 mois, ils se rendent à la gendarmerie pour signaler les maltraitances. Ils sont renvoyés chez eux avec un sermon. Ma grand-mère s’est livrée il y a deux ans lors d’une soirée à la maison, racontant pour la première fois, les humiliations et la terreur dans laquelle elle et ses trois enfants ont vécu pendant de nombreuses années. Nous l’avons enregistrée à son insu. Les coups, les objets brisés. Et cette phrase qu’elle a prononcée à propos de Rudolphe (« En cinq minutes, il changeait du tout au tout et pouvait tout casser dans la maison. ») a résonné dans mon esprit comme s’appliquant également à ma mère.

Les livrets scolaires de ma mère attestent de ses hautes capacités dans tous les domaines, première de sa classe en Première, elle chute ensuite progressivement. Pourquoi ? Nous n’en avons jamais parlé. Repérée pour ses résultats en natation, elle fera partie de l’équipe départementale. Quand j’ai eu onze ans, elle s’en est souvenue et m’a inscrite à la piscine municipale de Limoges pour apprendre à nager.

Ma mère s’est aussi construite contre ses origines sociales. Elle s’est toujours identifiée à ceux qui avaient plus, plus de diplômes, et surtout plus d’argent. Elle a toujours voulu aller plus haut, plus loin, à Paris plutôt qu’en Province, côtoyer des gens d’un milieu plus élevé pour, peut-être, s’en servir le jour venu. Chose que je n’ai jamais été capable de faire. Douée pour repérer les forts en thèmes, elle a lié des relations très éphémères avec des personnes qu’elle a toujours eu honte d’inviter à la maison. Nous ne recevions jamais personne. Je ne sais pas grand-chose de l’enfance de ma mère. Elle détestait sa mère, elle détestait sa sœur, seul son père avait grâce à ses yeux. Malgré sa violence, elle lui trouvait plus de classe, plus de chic. C’est avec sa ceinture qu’elle me frappait.

Elle aimait les garçons. Je ne sais pas si je peux écrire cette phrase, si elle est vraie. Elle aimait que les garçons la trouvent sexy. Elle aimait le sexe. Elle aimait accumuler les hommes, et les jeter. J’en ai vus qui ont pleuré. Il y avait son copain du week-end, son copain du boulot, son copain du parti socialiste, et bien d’autres encore. Ma mère mentait, trichait, arrivait en général à ses fins. Un jour, j’ai 20 ans, et elle me dit : « Dépêche-toi, les hommes, ça ne dure pas. Après 40 ans, la moitié d’entre eux ne bande plus, et l’autre est chauve et bedonnante ». Je ris, elle m’a transmis tant de leçons de vie que je pourrais écrire une série américaine.

Ma mère quitte mon père en plusieurs fois, j’ai un an, deux ans. Elle m’écrit une lettre pour m’expliquer ses départs, j’ai 9 mois. « Nous t’aimons tous les deux. Mais ton papa et ta maman ne peuvent plus vivre ensemble, ils ne s’entendent plus ». J’ai tant pleuré quand j’ai découvert cette lettre que je l’ai enfouie, si loin, si bien, que je ne la retrouve plus quand je la cherche. Je l’ai peut-être confiée à mon père, comme toutes les choses brûlantes de ma vie.

Bilhères, Pyrénées atlantiques

Elle part au Maroc (nous étions à l’époque en Algérie) et rencontre Serge, un étudiant en biologie de l’Université de Bordeaux. Ils décident de vivre ensemble près de l’endroit où Serge a sa première affectation, à l’observatoire de Gabas, à Bilhères, dans les Pyrénées atlantiques. Je les rejoins pour mes trois ans. Serge boit de la bière, fume des roulées, mange des steaks crus et crame les frelons avec une allumette. Il me fait peur. Je fais des cauchemars. Ma mère tombe enceinte et David, mon petit frère, naît à Pau. J’ai presque cinq ans. Deux ans plus tard, une nuit de la fin août, ma mère emprunte un camion au copain de sa sœur. Nous ne déménageons pas, nous nous enfuyons. Elle a 31 ans et deux enfants. C’est tout ce qu’elle a. Elle part, donc nous partons. Vers Limoges. Chez sa sœur où nous serons hébergés quelques jours, elle montre toute sa puissance de femme forte et intelligente à l’extrême : trouver une école pour moi, elle se renseigne, ce sera une bonne école, avec des enfants de notables, un logement… l’idée de vivre chez sa sœur plus longtemps est une souffrance – ce sera un foyer de femmes pendant un mois, puis une HLM rue de la Conque, trouver une formation de secrétaire pour elle – je la revois encore s’exercer à la sténo le soir, et cette image est associée pour l’éternité aux papyrus qui se balançaient dans le salon -, trouver une nourrice pour mon frère, passer son permis… Je la ressens comme si c’était moi dans ces moments-là où tout est à construire, ces moments de retournement où trouver des ressources me semble toujours possible. Elle m’a appris à ne pas me contenter d’une vie tiède, m’a donné la force de reconstruire, l’aplomb de me défendre. J’ai envie de pleurer quand je pense à cette période. Mon frère est venu à Limoges avec toutes ses angoisses, ses bronchites et son eczéma. Je ne pense pas que ma mère est forte. Je pense surtout : ne pas poser de questions. Mais avancer, avancer avec elle, parce que les enfants n’ont pas le choix. Parce que mon père était en Algérie, parce que « tout le monde savait qu’elle était violente, mais on ne voulait pas d’histoires ». Un soir, j’entends ma tante Nancy se plaindre au téléphone (à qui ? à sa mère ?) de notre présence chez elle. Je rapporte ces bribes de conversation à ma mère, ce qui a pour effet de l’énergiser encore plus. Nous n’attendrons pas qu’une HLM se libère pour partir. Nous déménageons dans un foyer pour femmes. Mon frère est dans un lit parapluie. Nous mangeons nos repas au réfectoire. Il y a de la purée servie dans des plateaux alvéolés. Je suis fascinée. Une femme voyant mes beaux cheveux me dit de donner mes 100 coups de brosse matin et soir pour les garder brillants. Ce conseil de sorcière hante encore aujourd’hui mon esprit. Ma mère ne sociabilise pas, elle lutte. Mon frère apprend à vivre sans tétine, il pleure beaucoup. Il tousse gras comme un vieux fumeur. Il y aura toujours une ordonnance et deux ou trois boîtes de médicaments, un aérosol, dans la petite panière sur la table de la cuisine. Moi je suis en CE1. Je m’ennuie. Et je me fais taper à chaque récréation.

Opel Kadett

Ma mère se trouve assez rapidement un travail de standardiste au Conseil Régional du Limousin. Elle passe son permis et achète une vieille Opel Kadett orange ayant appartenu à des vieux, elle doit la « dérouiller » car elle n’a jamais roulé à plus de 50 km/h. Puis, elle passera secrétaire. Plus qu’un petit moment avant d’être titularisée. Cela soulagerait sa mère. Soudain, elle coupe les liens avec sa sœur, puis avec sa mère, nous isolant encore un peu plus.

Katerin n’est pas Monsieur Bovary et a d’autres rêves que de passer toute sa vie à Limoges, entourée de « beaufs » et de secrétaires, près d’une sœur qu’elle accuse de l’imiter et de provinciaux qu’elle hait, petites vies, petites ambitions, mesquineries… Elle veut monter à Paris, et faire un travail à la hauteur de ses compétences. Elle trouvera, dans une entreprise de Seine Saint Denis, les faisant déménager mon frère et elle, d’abord à Villepinte, puis, plus tard, à Guyancourt. Secrétaire de Direction pour une grosse boîte d’imprimantes, elle travaillera à la Défense, puis en Suisse. J’ai perdu sa trace à Colomiers, près de Toulouse, où elle remplissait des missions d’intérim.

Ma mère a toujours souffert de son dos. Quand elle a dû se faire opérer, elle s’est rapprochée de moi quelques temps. A Paris, rue de Turin, je lui ai apporté une serviette et quelques magazines. Je ne l’ai plus jamais revue.

2. Le père

Robert a passé une partie de sa vie à remonter les fils de ses origines. Grâce à une amie qui travaillait à la Ddass, il a pu avoir accès au nom de sa mère. Ainsi, quand il a eu 35 ans, il a décidé de lui écrire une lettre en se faisant passer pour quelqu’un d’autre, un ami de son fils qui la rechercherait. Il la rencontre à Paris, chez elle, un moment dont il rapporte qu’il n’est pas à la hauteur de ses attentes. Mais elle le reçoit néanmoins, il se découvre. Du père, il n’apprendra rien. Elle lui parle cependant d’un frère. Il a donc un frère, et un vrai ! Il le reverra, ainsi que son épouse, une rencontre dont il m’a parlé non sans émotion, me montrant un jour sur son écran de tablette la photo d’un visage en noir et blanc : « Regarde cet homme, il ne te dit rien ? – Non. – C’est mon frère ! ». C’est vrai, il ne me disait rien. On devient frères non par les gènes, mais par la reconnaissance. Ce frère, aujourd’hui décédé d’un cancer, n’appartient pas à notre famille. De même que les branches de notre famille ne s’entremêleront jamais à la sienne. C’est une leçon que j’apprends très tôt et que je fais mienne, que je suis obligée de faire mienne vu le contexte : la famille, c’est celle qu’on se fabrique, une fraternité de cœur. Mon père tente de nouer une relation avec sa mère de sang, mais elle meurt peu après, et je n’ai pas le temps de faire sa connaissance. Elle savait coudre et a notamment cousu l’ourlet d’un chèche noir tunisien que je porte encore chaque automne.

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Par Florence Devouard – Un touareg portant la tagelmust.

A 3 ans et demi, mon père est adopté par un couple de Neuilly-sur-Marne, en même temps qu’une fille plus âgée, Sylvie, qui devient sa sœur. Ses parents adoptifs lui changent son patronyme : de Dominique, il devient Robert, son deuxième prénom, un événement qui a sans doute participé à la construction de ses multiples facettes. Le père du petit Robert est fort aux Halles du Châtelet et travaille la nuit. Le jour, il dort. Le vin rouge qu’il boit à outrance est à l‘origine de la répulsion de mon père pour cette boisson. A la maison, il est interdit de parler fort, de jouer, de courir. Mon père ne se souvient pas de moments de jeux. Lui que je n’ai connu que bavard a dû souffrir de ces restrictions. Sa mère ne travaille pas et le ménage est pauvre. Méticuleux et autodidacte, mon père apprend à lire seul avant l’âge scolaire et, repéré par une institutrice, il saute une classe très tôt. Mal orienté dans une voie scientifique qui lui répugne, il redoublera quelques années plus tard. Aussi pauvre, dans tous les sens du terme, qu’ait été leur vie quotidienne à la maison, Robert bénéficie de cours de piano dès l’âge de 5 ans et d’un accompagnement moral solide. Espoir et fierté de sa mère, cette dernière lui offre pendant des années et chaque mois un livre relié cuir et embossé d’or, des livres de grande littérature qui ornent aujourd’hui encore les rayons de sa bibliothèque. Son père meurt quand il a 17 ans. Il s’autorise enfin à se laisser pousser les cheveux et découvre qu’ils sont bouclés. Quand sa mère décède à son tour, de la même maladie foudroyante, une leucémie, mon père a 23 ans. Il a créé un journal culturel avec un copain, sait jouer du piano et de la guitare 12 cordes, est directeur de colonie de vacances, a le sens artistique et le goût des voyages.

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Paul Almasy, Nonnen im Hofgebet in Saint Vincent de Paul, Paris (1952), Gelatine Silber Print 2001.

Je peux dire aujourd’hui, même si cela ne lui plaît pas, qu’il s’est construit par opposition à « ces gens-là ». Fuyant les mesquineries et petits esprits de la famille, il a ouvert ses bras à toutes les formes d’art et d’étrangeté. Contre une vie sédentaire et laborieuse en grande banlieue, il a préféré les grands horizons, désirant très tôt voyager, rêvant à des déserts peuplés d’autres humains qui l’accueilleraient comme un frère. Je pense qu’il s’est accroché très tôt à une trame de principes rigides et sécurisants : pas d’alcool, pas de cigarettes, pas de café, pas de jeux d’argent, pas de barbecue, pas d’apéro, pas de comité des fêtes, pas de télévision, pas d’appareil ménager (il a acheté sa première machine à laver à 40 ans), et surtout pas d’enracinement. Du bonheur ? Je ne peux pas dire qu’il n’y avait pas de moments heureux. Mais son refus de l’excès, cette éducation silencieuse (mon père n’a jamais « pêté les plombs » ni « dansé avec le démon ») m’ont souvent interpellée et pour longtemps (dé)formée. L’isolement dans lequel j’ai passé mon adolescence, les fréquents déménagements, ma différence avec les autres, tout cela a durablement affecté ma personnalité. C’est avec mon père que j’ai grandi en partie, au fil des gardes qui rendent mon enfance compliquée. Et la raconter, je le constate, encore plus. Au moins le temps vécu étend-il un fil le long duquel nous vivons, jour après jour et sans nous retourner.

Alors que je m’apprête à fêter ma deuxième année, mon père repère dans le journal Le Monde une petite annonce pour être coopérant en Algérie. Il postule. Nous partons à trois vers M. Il restera 7 ans en Algérie, essentiellement à M., à la frontière marocaine, jusqu’au renvoi de tous les coopérants français du pays. Il enseigne la littérature et la philosophie à des élèves de Lycée. Il y est merveilleusement bien, malgré les difficultés matérielles auxquelles il doit faire face.

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Algérie

Il prépare et obtient son Doctorat en Lettres et Art.

A 12 ans, je viens habiter chez mon père. Il est professeur de Lettres remplaçant dans l’Indre et je surgis dans sa vie morose, dans son garage de 9 m2 au fond d’une arrière-cour. Un tapis de mousse de 2 cm d’épaisseur déroulé le soir le long de son lit, une salle-de-bains et des toilettes à partager avec un autre locataire, lui aussi professeur, rarement croisé. Je pose mon sac et fais mes devoirs sur l’unique petite table en formica. Soulever les objets pour travailler ou pour manger, nous alternons. Nous tenons à deux à l’angle de la table. Nous partageons nos repas, une assiette pour deux. Je n’aime pas ça. Il écoute France Inter. On se régale de Pierre Bouteiller et du vrai-faux journal de Claude Villers. Nous allons un weekend sur deux en Corrèze. Là-bas, il n’y a pas l’eau courante, mais ce n’est pas grave. Avec la moitié de la vente de la maison de ses parents, il a acheté quelques années auparavant un terrain et de la pierre, quelques murs, plus de toit ni de fenêtres, mais beaucoup de ronces, à l’extérieur comme à l’intérieur.

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Châteauroux, quartier Touvent

Je suis bien, je vais bien. Je suis autonome et j’ai des amis. Je lave mes culottes dans le petit évier. J’attrape des poux, et je me rends seule à la pharmacie pour montrer ce que je soupçonne être une lente. C’est encore l’époque des cassettes. J’en ai une : les plus grands air à la flûte de Pan. Je suis un chaton blessé quand j’arrive chez lui, je recule en levant les bras devant mon visage quand il s’approche trop près de moi. Il ne sait pas élever un enfant. Je me comporte alors comme une adulte. Ma petite vie, mes devoirs de classe, mes petites affaires, ma frange que je forme avec du gel. Il ne s’occupe pas de moi, ne m’investit pas, ne me pose pas de questions (ce comportement sera d’ailleurs la cause de mes récurrentes récriminations à son égard). Peut-être qu’il a peur de me reperdre. Il aime encore ma mère, moi il me découvre. On s’entend bien, on rit beaucoup quand même. L’une de mes meilleures années. Lui ne pense qu’à partir. Châteauroux n’est pas la ville de ses rêves. Moi, avec mon vélo cross et ses roues bleues, j’apprends la liberté et plus personne ne casse mes rêves.

Au bout de trois ans, mon père obtient un détachement au Koweït. Nous y restons deux longues années avant de déménager dans un quartier moins excentré. C’est à son tour de faire les trajets quotidiens vers son travail. Chaque soir, il consigne ses pensées, ses anecdotes dans ses carnets. Il fait toujours cela en deux étapes. Un premier jet dans un mini-carnet Rhodia orange, puis une réécriture dans un cahier Clairfontaine reliure tissu à réglure petits carreaux. Il se heurte à différents aspects de la vie sociale koweïtienne qu’il n’avait pas envisagés et qui lui causent de profondes désillusions. D’abord, il s’attendait à nouer facilement des liens chaleureux avec les Koweïtiens, comme il avait pu le faire en Algérie. Mais le Machrek n’est pas le Maghreb. On est loin de la Méditerranée et le couscous qui rassemble tout le monde n’existe pas. Les Koweïtiens sont peu nombreux à travailler et ce sont des Docteurs égyptiens qui ont la mainmise sur les études supérieures du pays. Il continue de fréquenter la mosquée du quartier tous les vendredis, espérant peut-être, par son allure étrangère, susciter la curiosité, voire une sympathie sincère, mais il n’y parvient pas. Déchiré, il cesse de se rendre à la prière et n’y retournera plus guère après notre déménagement. Je sais que ses journées sont difficiles. Je le vois peu. Il accepte des heures supplémentaires pour s’offrir des voyages. Nous endurons chacun de notre côté un quotidien pauvre en relations sociales, fait de pseudo amitiés bouche-trous, d’ennui et de frustrations diverses. Cependant, pour lui, mieux vaut cela que la France et les Français auxquels il refuse de s’intégrer, presque par principe, oserais-je. N’étant pas expatrié, il n’a pas les mêmes revenus que la plupart des Français que nous côtoyons et nous ne pouvons espérer partager les mêmes loisirs. Tout de même, c’est pendant ces années à Koweït que se concrétiseront pour lui plusieurs rêves de voyage : la Syrie, la Jordanie, l’Inde, Oman. C’est d’ailleurs tout ce que nous en retirerons, quand, des années plus tard, nous évoquerons cette période.

Pour ma part, je suis en pleine adolescence et me débats soudain avec des nuées de plus en plus opaques d’idées noires. Ce séjour a modifié en profondeur l’enfant que j’étais, altéré mon regard sur le monde pour longtemps et est à l’origine de comportements psychotiques dont j’ai mis des années à me débarrasser.

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Gaza ville, vue sur la Méditerranée

Trois ans après notre arrivée, une promotion lui est proposée dans la bande de Gaza et nait en lui l’espoir d’avoir une fonction à la hauteur de ses capacités et de ses prétentions. Il accepte. Les accords d’Oslo viennent d’être signés et tout est à construire. Il fournit là un travail acharné pour bâtir sur du sable et sous l’œil des radars israéliens, un centre culturel de qualité, fréquenté par une population d’étudiants gazaouis de plus en plus importante. Plus de soixante heures par semaine. Moi, je reste à la maison et prépare par correspondance mon baccalauréat. J’alterne mes heures de maths, philo ou anglais avec du repassage ou du ménage, une habitude que je conserve encore aujourd’hui.

A 18 ans, je le perds un peu de vue.