25. Collège George Sand (La Châtre, avril-juin 1992)

La collègue qui nous prêtait son appartement à Châteauroux compte le récupérer au printemps, alors nous déménageons dans un logement tout près du lieu de travail de mon père qui s’évite aussi 90 km de voiture par jour. Dans une très vieille maison à colombages qui sent mauvais, nous posons nos sacs et nos duvets sur une moquette qui cache sans aucun doute un plancher vermoulu. Comme je le disais plus haut, peu m’importe, les journées sont belles et je passe l’essentiel de mon temps dehors.

De nouveaux noms de lieux envahissent les conversations : Nohant, Montlevicq, Montgivray, Sainte-Sévère, Saint-Chartier… Comparé à Renoir ou Touvent, le Collège George Sand est un établissement de campagne. Tout y est plus doux, plus petit, plus replié. Les prénoms des élèves sont partout les mêmes, mais les professions de leurs parents n’ont rien à voir : untel porte le nom du boulanger de la rue principale, un autre celui que l’on voit s’étaler sur d’immenses panneaux indiquant la pépinière lorsqu’on rentre de Corrèze, un autre, tu sais, c’est le fils de Machin, l’auberge sur la route de Châteaumeillant. Tout le monde se connaît. La moitié des élèves viennent par car scolaire, l’autre possède un scooter, et je fais partie des rares élèves à rentrer à pied à la maison. Je fréquente ce collège dès la fin des vacances de Pâques et jusqu’à la fin des cours en juin. Mon père se prépare, il passe des entretiens pour partir à l’étranger. C’est une jolie saison pour être adolescent(e).

Un peu avant la rentrée, j’ai la chance de visiter le Collège avec mon père et le Principal. Je suis habituée, tous les établissements se ressemblent. Je suis à la fin de la 4ème, et il n’y a rien de neuf sous le soleil, hormis le calme impressionnant qui règne pendant les vacances dans les locaux scolaires. Le Principal me montre au premier la salle de dessin, la salle de musique, le labo de Physique, puis nous redescendons, et alors que nous longeons le couloir du rez-de-chaussée, avec sa rangée de patères vides, une envie irrésistible de vomir me prend et je me libère dans une grande flaque. Je suis confuse. Heureusement qu’il n’y a pas d’élèves.

Là encore, je m’intègre comme dans du beurre. Mon père travaille aussi dans l’établissement et est largement apprécié par les élèves et les parents. Je suis chez les Bisounours. C’est la mode des Totoches, des pendentifs en forme de tétines que tous les élèves arborent fièrement sur leur poitrail…

Après mon plâtre, je recommence pour la première fois les cours de sport avec un dernier trimestre consacré aux barres parallèles et asymétriques, ce qui me procure beaucoup de bonheur, tant j’aime me balancer la tête en bas. En mathématiques, les exercices exigent enfin de savoir bien lire pour construire une équation à partir de mots. Grâce au soutien d’une professeure chevronnée, longue et sèche comme une feuille de palmier, et qui diffuse ses odeurs d’ail autour de ma tête quand elle se penche pour m’aider, je prends goût pour toujours à l’arithmétique. La prof de français s’appelle Mademoiselle Chopin, ce qui ne manque pas de sel au pays de George Sand, et se comporte comme une Mademoiselle Jeanne (Gaston Lagaffe) pleine d’enthousiasme. Sur une idée de mon père, je présente un exposé sur la toponymie des noms de fruits et légumes. Pour trouver la documentation appropriée, nous retournons à la bibliothèque de Châteauroux où le bruit des voitures m’étourdit : je ne sais plus traverser une route ! C’est que La Châtre, c’est vraiment la campagne !

Je ne retrouve pas de groupes de filles délurées dans ce collège. Romain, le garçon au béret, et moi « cassons » peu de temps après mon arrivée bien sûr, c’est que je me suis lassée de ses missives au stylo paillettes parsemées de petits cœurs et terminées par « Je t’envoie autant de bises qu’il y a de bulles dans une bouteille de Coca » (la même avec le sable, c’était déjà gênant, mais avec le Coca, c’est non !). Je ne dis pas « Je t’aime », pour rester droite dans mes bottes : être entière m’importe plus que de ne pas blesser. Quand je prendrai des nouvelles du garçon éconduit, une dizaine d’années plus tard, j’aurai du mal à le reconnaître, (très peu) vêtu de cuir et d’épines sur un char de la Gay Pride à Paris, les yeux maquillés, toujours avec de grands cernes bleutés. En avril, un concours informel de fille/garçon la/le plus belle/beau du collège est organisé par la classe en-dessous et Julietta est élue. Je la vois souvent de loin, elle est populaire, souvent accompagnée d’un garçon. A La Châtre, on se tient la main et on se fait des « pioux » (de petits baisers claqués sur les lèvres). Juliette, c’est la fille Chevignon-Chipie du collège, trop « à la mode » pour m’attirer, un peu inaccessible. Elle ne le sait pas, mais à la maison, il m’arrive de relire ses dictées, ses rédactions. Paraît que c’est une très bonne élève, intelligente et absolument charmante quand elle rit. Nous ne nous doutons pas que nous allons développer dans les années qui viennent, et jusqu’à aujourd’hui, une grande amitié.

Dans ma classe, je ne parle pas vraiment aux autres, plus aux garçons qu’aux filles, mais ce n’est pas important, j’ai l’habitude de ces moments, et je ne suis pas rejetée. Au mois de mai, un garçon de ma classe, Etienne, montre des signes (maladroits) d’intérêt pour moi. Il porte toujours un jean noir, ce qui à l’époque est peu commun, et a un visage asymétrique peu banal. Ses parents tiennent une pharmacie. Il vient à l’école avec un magnétophone et, avec un copain, ils se bidonnent en faisant les journalistes dans la cour. Il vient souvent vers moi pour finalement repartir plein de moqueries. Il dessine des Bart Simpson partout où il peut. Avec lui, c’est compliqué, je vois bien qu’il aimerait quelque chose, mais il n’est pas « sympathique ». Un jour en plein cours de Technologie, une initiation au traitement de textes sur de massives Olivetti, il me surprend soudain en s’asseyant tout contre moi derrière sur la petite assise du tabouret pivotant. Je me raidis. Il passe ses bras nus de chaque côté de mon corps et commence à taper (avec les deux mains et presque sans regarder) quelque chose sur ma feuille d’entraînement : I love you I want you, I want to fuck you…  Je rougis. C’est la chose la plus osée que j’aie jamais expérimentée. Je ne parle pas anglais, mais je sais. Ce mélange de tendresse, d’écriture, de rudesse et d’audace deviendra mon étalon pour de nombreuses années. C’est une déclaration, nous avons 13 ans et nous sortons ensemble, discrètement, secrètement. Toutefois, je suis toujours dérangée par ce qui m’a déplu dès le départ chez lui : ses sarcasmes, dont je suis aussi l’objet, peut-être des maladresses mais qui ne m’émeuvent pas. Nous nous écrirons longtemps cependant, nous nous enverrons des cassettes, et il deviendra bien journaliste, et nous garderons le contact jusqu’à ce que je voie ses enfants. Lasse de son absence de curiosité pour moi, je finirai par couper les ponts complètement.

Invitée à une Boum en juin 1992, j’entends pour la première fois un bruit étonnant : Arnaud veut absolument nous faire écouter « ça », c’est Nirvana.

A la maison, le projet de mon père se précise. Un nom de ville tombe : Constantine, en Kabylie. Et puis certaines fonctions pour lui, nous habiterons dans la villa de son prédécesseur, il y aura une femme (que je devine déjà adorable) pour faire la cuisine. C’est bien. Je vais à la piscine le jour de notre départ. Il est juste temps de toucher le corps d’Etienne le plus possible, sous l’eau, pour se faire des souvenirs, je suis toujours tellement pressée par les adultes, je veux en garder le plus possible pour la route. Casquette New York vissée sur la tête, je passe le portillon, un dernier coup d’œil vers les copains qui sont restés dans le bassin, mon père klaxonne déjà dans la rue, au volant de la Peugeot 205. Il fait très chaud. La Châtre, c’est terminé.

24. Collège Touvent (Châteauroux, janvier 1990-mars 1992)

Le collège Touvent a été construit par les soldats américains présents dans l’Indre entre 1951 et 1967. Pendant plus de dix ans, les enfants des employés de la base aérienne de La Martinerie y ont été scolarisés. Touvent, c’est le nom du quartier, exposé à tous les vents. Gage de folie, s’il en est. Entièrement de plain-pied, c’est un collège où s’orienter est facile ; avec une vingtaine de classes seulement, on y est presque en petit comité. Mais le matin, j’ai toujours peur de passer la grille où traînent des jeunes en mobylette. Ils sont encore là à 16 heures emportant je ne sais où, mais contre eux, des filles aux cheveux permanentés qui le veulent bien.

Dans mon nouveau collège, je ne suis pas tout à fait une inconnue car mon père y a enseigné l’année précédente. Contrairement à ce qui se passe d’ordinaire, c’est lui qui a un avis sur mes profs. Il évoque dans un portrait acide « les mémères qui amènent leurs tricots dans la salle des profs », et les autres qui racontent leurs grossesses et accouchements (j’ai un avis aujourd’hui sur ce genre de jugements, mais à l’époque, je n’en pense rien). C’est quelque chose que je peux comprendre, déjà enfant, ce manque de générosité intellectuelle qui isole et fait souffrir au travail. Mme Truc se dit prof d’Histoire-Géo alors qu’elle ne cesse de déblatérer des âneries sur l’actualité, Mme Bidule est prof de français mais n’a certainement pas ouvert un bouquin depuis l’école primaire.

De son côté, naturellement, il s’est fait une réputation dans l’établissement en emmenant une de ses classes en… Tunisie. A tout le moins, c’est un original. Je ne dirais pas que cette image a compté dans la façon dont j’ai été moi-même vue par mes professeurs, mais à quelques moments, le fait d’être identifiée a pu jouer. Par exemple comme ce jour où un professeur me demande d’aller chercher quelque chose à l’administration et que j’ouvre à peine la bouche que je me fais aboyer dessus par le Principal adjoint, une énorme montagne de chair et de graisse qui m’horrifie. Le fait est que quelque chose ne va pas, puisqu’il me déverse, dans le cagibi où je l’ai trouvé et où nous voilà enfermés tous les deux, toute sa hargne en me traitant d’insolente en long, en large, et en trois dimensions (sous une pluie de postillons). Je n’ai pas compris ce qui m’arrive, je suis terrorisée. Le soir, mon père reçoit un coup de fil du type (vraiment ça n’en valait pas la peine) pour l’inviter à me faire la morale. Un parent a alors plusieurs façons de réagir, et je sens que mon père, même s’il n’accorde pas une grande confiance au gars, et même si cela reste confus dans son esprit puisqu’il n’était pas présent, ne m’accorde pas entièrement sa confiance. C’est un drôle de sentiment, un avertissement, une petite fêlure qui ne s’est jamais refermée malgré les années, et qui provoquera chez moi, sans vouloir utiliser un vocabulaire médical inapproprié, des crises de paranoïa incessantes dirigées contre lui.

Je suis un peu bavarde en classe et un peu légère sur la question des devoirs et leçons, je fais à peu près le minimum. Alors que j’avais décidé de me mettre au travail, l’attrait du jeu me reprend. Je ne suis pas en cours pour travailler, mais avant tout pour m’amuser. Je n’ai absolument pas la maturité pour comprendre l’intérêt de ce qu’on me fait faire et je ne possède aucune motivation naturelle pour relire mes leçons. Mon père a beau être prof, il ne s’inquiète pas de mes mauvaises notes, tant qu’elles ne sont pas catastrophiques. Je ne souffle pas dans les sarbacanes, mais je suis prête à fabriquer les boulettes s‘il faut des munitions.

J’apprécie énormément le cours de Technologie où le professeur, un gentil monsieur proche de la retraite, nous fiche la paix et nous permet de travailler en chantant. On néglige de plus en plus aujourd’hui l’intérêt pour un élève de connaître ce genre d’enseignant dont on n’attend rien de plus qu’une transmission affectueuse et bienveillante.

Comme nous avons la même prof pour le français et l’histoire-géo, elle essaie de mêler ses objectifs pédagogiques dans des lectures littérairement vides, « alittéraires ». Elle nous propose des ouvrages d’Odile Weulersse et de Michel Peyramaure… Je fais semblant de lire. Mon père ne m’y oblige pas, il a aussi son idée sur ce sujet et, comme j’ai déjà été collée une fois pour devoirs non faits, il me dicte même le contenu d’une fiche de lecture ou deux.

Le Messager d’Athènes, Odile Weulersse

Dans ce nouveau collège où je vais rester un peu plus de deux ans, de 11 à 13 ans, je suis très rapidement intégrée à un petit groupe de filles dynamiques, de bonnes élèves avec qui s’amuser et réviser les interros à la dernière minute. Aucune d’elle ne sait que je loge avec mon père dans un 9 m2, ni même pourquoi soudain j’arrive dans leur classe avec quatre mois de retard. Nous nous retrouvons au milieu de la pelouse ou sur un banc et passons nos récréations à discuter ; notre groupe se forme et se déforme au gré des histoires (amourettes, jalousies, disputes d’un jour ou d’une semaine). Il y a A., la charmante danseuse dont le port de tête fait tourner celle des profs quadragénaires ; B. la ronde musicienne que le père appelle en sifflant, ce qui alimente bien quelques jours de bavardage ; parfois C. nous rejoint, sensible et timide. Toutes, elles se connaissent depuis très longtemps, et je ne comprends pas vraiment la nature de leurs relations, liens d’amitié ou familiaux. C’est avec Béné que je ris le plus. Nous menons des joutes verbales pleines de jeux de mots qui ne font rire que nous. Pour au moins deux raisons, nous ne pouvons toutefois être aussi complices qu’espéré. La première tient dans l’espèce de compétition qui existe entre nous et qui justement naît de nos ressemblances. La seconde est plus difficile à décrire. Des enfances différentes justifient-elles que nous ayons de telles difficultés à entrer dans le monde de l’autre ? Ou alors est-ce davantage une question de milieu social ? Ou même d’éducation genrée ? Tandis qu’elle a eu une enfance plutôt douce, passée à faire parler des poupées Barbie (auxquelles elle joue à l’occasion !), mes « petites affaires » tiennent dans mon cartable ; tandis qu’elle participe en tant que danseuse à l’enregistrement d’une émission du Club Dorothée, j’essaie de rouler sur la roue arrière de mon MBK ; tandis qu’elle alterne des vacances de saison à la Turbale et aux sports d’hiver, je passe les miennes à la campagne, à explorer de vieilles baraques ; tandis qu’elle peut m’inviter parfois chez elle pour jouer à la Nintendo (j’ai tué des canards en plein vol en croyant vraiment les viser !), elle ne vient pas une seule fois voir comment c’est chez moi, mais ce n’est pas de sa faute : je ne l’ai pas invitée. Tandis qu’elle est très sérieuse, sage et tout en retenue pendant la classe, j’aime m’asseoir au fond à côté des trouble-fêtes, en toute confiance, adoptée car bon public.

Duck Hunt, sur la console Nintendo

Devant les salles de cours, par contre, quand nous attendons de pouvoir entrer à notre tour, rangés officiellement par deux, mais en réalité agrégés dans une sorte de houle vivante, je préfère rester tout devant pour espérer échapper aux coups de cartables, de coudes, de tête, de genoux… C’est un âge où les garçons se tapent dessus constamment, se roulent par terre à deux ou trois, se collent et se frottent, et tant pis pour celui ou celle qui se prend dans un pied ou une main. J’aime bien ça aussi, des fois, me rouler dans l’herbe avec eux comme dans un grand câlin brutal.

Dans la cour, c’est un concours de fringues de marques. Je n’échappe pas à la tentation. Quand ma grand-mère m’offre à la fin de la 6ème un jean Levi’s et une paire de Nike noires et roses, je suis aux anges. Je vais enfin « appartenir ». Ma dernière journée shopping s’est déroulée en mai dans les rayons d’un Carrefour où ma tante paternelle, me voyant fringuée comme rien, entasse dans le caddie des tas de vêtements un peu plus au goût du jour, sous les yeux de mon père impuissant qui a le sentiment d’y laisser sa paye. A l’époque dont je parle, les adolescents à la mode portent des Bombers, des jeans Levi’s, des pulls Benetton torsadés, des Nike Air, des doudounes Chevignon, des sweats Creeks, Chipie, ou Poivre Blanc, des tee-shirts Waïkiki…. Enfin, je n’oublie pas deux accessoires très en vogue, mais seulement chez les 3èmes (autant dire : une autre génération), et m’en souvenir me procure un grand plaisir : les fers de protection sous les chaussures pour les faire claquer, et la « bolo-tie », un cordon de col fermé sur le devant par une figurine, tête de sioux ou tête de mort. Exquis.

« On » (mais pas moi, à vrai dire, puisque nous vivons dans un microclimat musical où ne passent que France Inter/ Musique/ Culture), on écoute Vanessa Paradis tout en la moquant, Elmer Food Beat (« Le plastique, c’est fantastique »), Roch Voisine (« Hélène »), Pauline Ester (« Le monde est fou »), Patrick Bruel (« Place des grands hommes ») et les premiers Boys Bands préfabriqués. Les chansons des Inconnus sont rejouées par cœur dans la cour, (« Salut/tu/vas/bien ») et Patricia Kaas fait une belle percée dans la cour du collège avec « Mon mec à moi ». Quand, dans la voiture, vient à passer « Au fur et à mesure » de Liane Foly, je regarde mes pieds.

Toute notre petite bande de filles participe à la chorale de l’école dirigée par notre professeur de musique, Monsieur N., qui nous emmène même en représentation, vers Tours peut-être. C’est toujours un plaisir immense de chanter en groupe. A la fin de la 6ème, notre professeure principale programme une sortie scolaire dans le Lot, à Rocamadour. Mon père refuse net, quelle absurdité !, de payer pour un voyage se déroulant à deux pas de la maison de Corrèze où nous sommes toutes les deux semaines ! L’année précédente, en CM2, je n’avais pas non plus eu la possibilité de participer à l’excursion de fin de primaire, pour des raisons économiques également. Ce qu’il faut préciser, c’est que mon père a toujours payé une pension à ma mère, alors que cette dernière a refusé tout net de le faire, une fois le transfert effectué. Il a abandonné l’idée de les lui réclamer de façon plus formelle, craignant de devoir à nouveau supporter des frais d’avocat et encaisser ses mots toxiques à elle en retour. Tel que je le connais, je pense aussi qu’il a craint de la blesser. Mais voilà, avec le crédit de la maison et l’insécurité matérielle causée par la mort de ses parents, le budget est plus que serré.

Je crois que je suis vraiment heureuse tous ces mois à Châteauroux. Je laisse de côté avec une facilité d’enfant tout ce qui me gêne : les violences, la mère, le petit frère, les examens psychologiques et sociaux pour décider « avec qui la petite voudra vivre ». Mon intimité à nouveau protégée, mon corps se libère et je m’autorise à me casser des os, d’abord le poignet, puis la jambe. Mon père nous dépose le matin chez Béné avant de partir au travail, mes béquilles et moi. Sa mère nous emmène en voiture au collège quelques jours par semaine. B. me raconte des années plus tard que la mère de Béné m’en veut énormément, qu’elle m’a trouvée, je ne sais plus les mots exacts, « mal élevée » ou « impolie ». Je reste interdite, j’attends la suite, je faisais tout pour ne pas déranger ! Comment est-ce possible ? Qu’on ait parlé de « moi à 11 ans » derrière mon dos, et que quelqu’un soit resté avec cette fausse idée de moi pendant des années ! (Tenter d’être indifférente à ce que pensent les autres n’est pas encore à l’ordre du jour.) C’est l’histoire d’un croissant, un croissant qu’elle me propose un matin dans la voiture et que je refuse de recevoir, obstinément, jusqu’au silence. Je me cale contre la vitre, surtout qu’on ne m’en propose plus, c’est une vraie torture cette insistance. J’ai été élevée comme ça, à refuser, parce que mes parents ne pouvaient pas rendre. Et quand l’un ou l’autre devait, par la force des choses, mais jamais avec plaisir, accepter un don, il fallait vite l’oublier pour ne pas être redevable. Bien sûr qu’en refusant cette viennoiserie j’avais heurté cette maman ! C’est qu’elle me rendait déjà service en me menant à l’école plusieurs fois par semaine, je n’allais tout de même pas accepter un croissant, et devenir dans ce geste l’égale de sa fille assise à côté de moi, parce que je ne pouvais pas me permettre de le laisser penser. Apprendre à recevoir m’a pris encore bien des années.

Le plâtre à la jambe, que je garde presque quatre mois, m’immobilise et restreint mes sorties. Par conséquent, je recommence à travailler avec plus d’assiduité, ce qui me vaut les félicitations du Conseil de classe. Je découvre avec bonheur l’anglais et le latin, de quoi me refaire une image et monter ma moyenne d’un coup. On nous prête un appartement en vrac dans lequel nous faisons plus ou moins du camping. Il y a une petite télé en noir et blanc. Je fais mes devoirs devant « Giga », une émission d’Antenne 2. Ma grand-mère m’offre une Game Boy et avec mon père, nous faisons des compétitions de Tetris et de Dr Mario. Dans le noir, le soir, je capte la Cibi avec un vieux talkie-walkie ou bien j’écoute Fun Radio par petites touches. Ce sont les débuts de Difool et le Doc, une version audio de tous ces magazines féminins que je trouve déjà stupides dans leur version pour jeunes filles. La Cibi et cette émission s’entremêlent dans ma mémoire. J’ai peur que les chauffeurs de poids-lourds me repèrent sur leur tableau de fréquences et frappent à la porte. Je découvre Michaël Jackson, je trouve cela affreux. Mon père m’initie aux chansons des années 20 à 40 dont le ton joyeux illumine mes oreilles, je deviens imitatrice d’Arletty. En privé seulement.

En décembre, je pars une semaine avec la classe de mon père en Allemagne. Je rencontre là de nouveaux élèves de la campagne, mes futurs camarades de cour ; je croise mes doigts dans ceux de Romain, je lui prête mon béret et mon père immortalise et colle dans son album la photo de ce jeune garçon aux cernes grises sous la neige de Rothenburg.

Les trois derniers mois à Châteauroux se passent plus ou moins bien socialement. Je me fabrique de bonnes raisons d‘être heureuse de changer d’air. A force de changer d’établissement, la mécanique est bien huilée. Un peu de « On s’en fout, on n’est pas d’ici », que disait le père de Marguerite Yourcenar à sa fille quand ils voyageaient en France. C’est plus facile que de partir la larme à l’œil. Même si elle roule quand même.

18. Gaza 1995-1996 (3)

Nous profitons des rares moments de congés inaliénables de mon père (l’Aïd, Pâques et Pessah) pour faire un peu de tourisme en Israël, dans ces villes nouvelles implantées près de la bande de Gaza pour des raisons géostratégiques dans les années 1950-1960 (Kiryat Gat, Ashkelon…), et tout à coup on se croirait en URSS en 1986 : grandes barres de béton gris, aires de jeux désaffectées, et migrants russes issus de la classe ouvrière. La société israélienne est multiculturelle et peine à s’unifier. Les Ashkénazes et Séfarades ne sont que les deux groupes ethniques les plus connus, mais ce ne sont pas les seuls. Les Juifs éthiopiens, par exemple, se retrouvent après leur Alya (immigration en Israël) tout en bas de l’échelle sociale, pas besoin de lire une thèse pour s’en rendre compte, toutefois beaucoup de choses m’échappent, alors et maintenant, tant la hiérarchie communautaire est complexe, et se modèle selon le pays d’origine de l’émigré (Europe de l’est, Afrique, Asie), sa place dans la société (étudiant talmudique ou militaire, en gros) et même sa « teneur » en judéité (père, mère, grands-parents juifs ? converti ?).

Une rue de Mea Shearim

Je passe des heures à Jérusalem, en haut de la longue rue Haneviim (rue des Prophètes), à attendre Lyse à la sortie du Lycée français. Je m’assois sur un muret et lui écris une ultime bafouille, ou bien j’erre dans les rues perpendiculaires. Le quartier Méa Shéarim commence pas loin, mais je ne m’y aventure pas. Des idées loufoques me viennent. Je rêve de soulever les perruques des dames avec une canne à pêche et de faire rouler comme des cerceaux les « chapeaux-pneus » des hommes. Je me demande ce qu’il y a sous la « robe de chambre » noire des ultra-orthodoxes et sous les collants opaques de leurs épouses. Je voudrais tirer sur les ficelles qui pendent le long des pantalons pour voir où elles sont accrochées et quand je vois des Tephilin, je pense à des prothèses de mutants. Je lis pour le Bac le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau et forcément j’en prends de la graine. Un soir de Shabbat, nous nous égarons sur la route du retour et sommes pris en étau par une foule d’extrémistes qui nous jettent des canettes sur la voiture.

Haredim se rendant à la synagogue à pieds pendant Shabbat (Wikipedia)

J’aime aller boire un thé en terrasse avec Lyse, j’aime sauter de rocher en rocher au parc, j’aime me rendre au disquaire d’occasion quand je l’attends. J’aime rentrer chez elle en bus, nos mains sous nos écharpes. J’apprends à dire « ken », « lo », « toda raba ». Et « shalom » bien sûr. Je suis très peu curieuse de la ville. Il y a trop de quartiers où nous savons qu’il vaut mieux ne pas mettre les pieds. Une nuit, nous décidons de faire le mur pour aller boire un pot en ville. Les rues sont plus ou moins désertes, mais au centre, c’est la vie ordinaire d’une ville l’été, avec ses terrasses bruyantes et enfumées, ses éclats de rire. On se presse pour marcher, on se fait un peu peur quand il faut traverser le parc, mais rien d’affolant. Lorsque nous rentrons ses parents nous attendent tous deux assis sur le canapé dans le noir. Nous n’en reparlerons pas avec eux. Il ne me vient pas à l’esprit qu’ils ont dû être transis de peur, eux qui portent déjà le deuil d’un enfant.

A Hébron, on se promène dans la vieille ville sous un filet de nylon installé par les habitants, las de recevoir les déchets jetés directement de leurs fenêtres situées au-dessus du souk par les quelque 600 colons que compte la ville, pour une population de près de 200 000 habitants. A Bethléem (littéralement la « maison de la viande »), j’ose sortir mon appareil photo et photographie… une boucherie. A Massada, je suis comme au Grand Canyon. A Netanya, au nord du pays, je passe en juin 1996 l’épreuve de basket. Les équipes sont formées de façon arbitraire par les examinateurs qui nous appellent au porte-voix. J’ai encore de beaux restes même si je constate déjà l’effet de la cigarette sur mon endurance. Je dribble, pivote, et passe le ballon à une Abigaïl à qui je n’ai jamais parlé. Je rentre en car vers Jérusalem, seule, depuis la gare routière. Un de mes rares moments d’autonomie, de liberté…

Bill Clinton, Yitzhak Rabin, Yasser Arafat à la Maison Blanche, 13 sept. 1993

A cette époque, il y a souvent du gratin en visite à Gaza : des anciens ministres, des consuls, des parlementaires. Mon père s’occupe d’aller les chercher à la frontière, de les loger, de leur trouver un interprète qui sache aussi les conduire deci delà. Gaza attire de nombreux curieux. De mon côté, grâce à une Française dont le mari travaille pour l’Autorité palestinienne, je pars à la rencontre de la femme de Yasser Arafat, Souha, dans sa villa, et je suis prise en photo avec leur fille qui vient de naître (à Neuilly-sur-Seine). C’est une femme gentille et douce, qui se vante d’avoir étudié à la Sorbonne, et qui pose pour nous devant un portrait de son mari. Bien plus tard, un soir, on vient nous chercher à la maison, le grand jour est arrivé : nous avons rendez-vous avec le chef. On ne nous bande pas les yeux comme dans les séries Netflix, mais on nous emmène au sous-sol d’une villa qui ressemble à la nôtre. On dit qu’il vit dans les souterrains, et qu’il dort chaque nuit dans un endroit différent. Yasser Arafat est un homme souriant, petit, en uniforme militaire, coiffé du chèche palestinien, tel que sur les photos. Il nous serre la main, sa peau tire franchement sur le vert, il a l’air malade. Une photo souvenir doit être quelque part dans mes affaires.

Nous recevons aussi l’Abbé Pierre sur un podium, tout vieux et tout tremblant déjà, mais il fait un discours poignant. Il est accompagné de Bernard Kouchner, transpirant dans une chemisette rose pâle, que je salue d’une poignée de main. Je rencontre aussi des journalistes dont les noms nous sont familiers à l’antenne de Radio France. J’ai bien le sentiment de me trouver là où l’histoire se fait, trépidante. Et mon histoire intime me bouleversera d’autant plus qu’elle évoluera dans ce chronotope si particulier (mot d’analyse littéraire qui désigne l’espace-temps romanesque).

Photo de Steve Johnson sur Pexels.com

Je ne tiens pas de journal à Gaza. Mais je monologue tous les jours avec Lyse, comme dans les grands romans d’amour. Je lui écris mes souvenirs et mes pensées, je lui offre mon présent, ce temps de séparation et de solitude que je ne supporte plus. J’apprends mes cours avec elle, je lis avec elle, je prépare mon bac avec elle, pour elle. Et le soir, quand la lumière s’éteint dans la chambre de mon père, je ressors fumer dans le noir, et j’écoute les bruits de cette ville surpeuplée et bouillonnante qui donnent à mes pensées un caractère plus lourd. Parfois, je voudrais qu’il disparaisse (la voix passive me permet de formuler ce souvenir honteux). Je suis très en colère à 17 ans, et je pense que cette colère n’est pas encore passée. Pour m’apaiser, j’écoute de la musique plus énervée que moi et je crie dans l’oreiller.

L’année suivante, à la fac de Toulouse, une fille aux ongles vernis se retourne et me demande d’où je viens, je dis « Gaza », elle me répond : « Casa ? Casablanca ? », et la conversation s’arrête. Mais ça m’est égal, je me méfie des filles manucurées.