31-Cours du Cned 2e Partie (Gaza-ville sept. 1995-juin 1996)

Grâce aux cours du Cned, je dessine rien que pour moi de nouvelles façons d’appréhender les études. Avec une règle et des crayons de couleur, je me structure un emploi du temps d’une densité sans concession. Joli à regarder, mais ferme. Je l’affiche au-dessus de mon bureau, c’est ma colonne, ma raison de me lever. Je ne perds plus de temps en palabres et tentatives de négociation. J’expérimente, très tôt et malgré moi, une vie intérieure sans contraintes, d’une infinie solitude.

Je passe d’une discipline à l’autre, l’esprit toujours gorgé des contenus précédents, l’esprit comme une marmite qui sert à préparer tous les repas : je cuis les textes de philo dans les sucs des cours d’anglais et j’étudie Sophocle avec le prof d’histoire qui vient me susurrer des points de contexte à l’oreille. En effet, je ne travaille pas exactement selon une chronologie linéaire, mais selon ce que j’ai appelé un jour (lorsque j’ai étudié la linguistique structurelle de Jakobson) un double axe paradigmatique et syntagmatique. Je résume en disant que j’apprends en 3D, car ça part dans toutes les directions, je n’ai ni limites ni freins, et j’ai tellement de temps dans cette salle de classe sans éléments de distraction, tellement de liberté, quand j’y pense aujourd’hui, qu’il m’eût été aisé de me perdre dans les nues, aspirée par le gouffre d’une curiosité infinie. Je confronte Œdipe-Roi, de Sophocle, au chapitre de mathématiques intitulé « Probabilités », la méthodologie des dissertations de philo à celle des démonstrations de géométrie. C’est parfois incongru. Je teste mon inconscient, je parle toute seule, à voix haute aussi, je m’enregistre… Je suis moi et mon contraire, moi et mes doubles, moi et la somme de mes contradicteurs, moi, plus moi, plus moi, plus moi… Je suis Goethe, sans méthode, c’est ma méthode. J’ai 17 ans et « je vis le rêve ». Pas d’obligation, pas de parents, pas de profs, je m’autodiscipline entièrement. Je serai très touchée plus tard par la méthode de Montaigne dans les Essais (l’écriture des Essais comme la confection d’une couverture en patchwork).

On me demande parfois d’envoyer des enregistrements de ma voix sur cassette pour simuler un examen oral. Je respecte scrupuleusement la procédure. J’apprends à mémoriser des suites de phrases pour m’exprimer seule devant un jury invisible. Heureusement, je n’aurai pas d’examen oral au baccalauréat.

Je fantasme sur mes profs à l’autre bout du monde, je déchiffre leurs pattes de mouches sur mes copies corrigées. Je les imagine porteurs d’un handicap qui les empêcherait de se présenter devant une classe, une grande laideur, une surdité, ou, comme Stephen Hawking, entraperçu un jour à la télévision, prisonniers de leur corps comme moi je le suis de cette ville et de mon destin. Je corresponds dans les marges des feuillets standardisés du Cned avec mon prof de philo à qui je voudrais plaire, j’ai presque un ami, j’ai l’impression de flirter quand il m’écrit que j’ai raison, qu’il n’avait pas vu les choses sous cet angle.

Quand j’y pense aujourd’hui… Mais j’essaie de ne pas penser justement. J’aurais pu effectivement me perdre ou ne plus me lever. Mais cela ne s’est pas passé ainsi. J’imagine que c’est ce que les gens appellent « avoir des ressources ». Je ne me suis pas laissé le choix. J’ai supprimé mes émotions et j’ai avancé. On ne m’a pas habituée à me plaindre, on ne m’a pas appris à exprimer mes souffrances. On ne m’a pas demandé comment je me sentais. Au point que même aujourd’hui, il faut que je pleure fort pour me dire que je suis triste. Et peut-être, qui sait, que si je m’étais autorisée à ressentir et formuler mes souffrances, elles m’auraient débordée noyée étouffée, et peut-être que si j’avais exprimé autre chose que de la colère, j’aurais sombré cassé tué.

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