30-Cours du Cned-1re Partie (Gaza-ville, sept. 1995-juin 1996)

Je ne savais pas que ce serait la dernière fois que je me soumettrais à l’Ecole, à ses horaires, à ses odeurs, à ses bruits.

Ce n’est pas facile, je te le dis tout de suite. J’évoque rarement cette période. Je n’en parle pas. Si l’on me questionne, je fuis, l’air de rien, coups d’œil discrets à 200 degrés autour de moi, je m’efface dans la première porte tambour que j’aperçois : « Wow ! Elle est trop belle, ta fille/ta tarte/ta plante/ta mère !… whatever… » Je ne veux pas en parler parce que je refuse le résumé que l’on pourrait en faire, qu’on a fait. Je refuse de parler de la colonisation israélienne, du Mur, du terrorisme, de l’antisémitisme, des humiliations, des Anglais, des Mitlaüfer, de Vichy, des réfugiés, du racisme d’Etat, de la culpabilité, voire même de Dieudonné, puisque c’est parfois l’occasion pour certains d’orienter la conversation dans ce sens. J’en ai assez d’expliquer que ce n’est pas une guerre, pas même un conflit au sens strict du terme. Que ce n’est pas non plus religieux, comme je l’ai encore entendu dernièrement de la bouche d’une collègue, que tout n’a pas commencé le 7 octobre, même si c’est plus commode d’avoir une date récente… Je ne veux plus essayer de répondre à des questions piégées, comme celle-ci : « Et toi, alors, tu es pro-palestinienne ou pro-israélienne ? »

J’avais 17 ans lorsque je suis arrivée à Gaza. Je raconte quelques souvenirs à ce sujet ici – textes nos 16 et sq. J’étais déjà assez en colère et dépersonnalisée. En trois années au Koweït, je suis passée de « Que la Montagne est belle » à « Enter Sandman », et six mois plus tard, prenant la mesure de ce que les jeunes écoutaient à Jérusalem, j’insérais « The Sexuality of Bereavement » dans mes oreilles. Soyons honnête, pour ce dernier il a fallu forcer un peu… (Oyé, parents ! Je vous parle ! Jetez donc une oreille aux bruits étouffés derrière la porte fermée de la chambre des enfants, prenez un peu de temps, lisez les paroles, écoutez vraiment… et découvrez ce que votre enfant ne vous dit pas, ce qui n’est pas vraiment secret, qui est juste là, à portée de mains, apprenez que derrière ces titres se cache quelque chose de crucial, un solo de guitare qui sanglote, un tonnerre de percussions qui frappe plus fort que le monde autour, des hurlements qui en couvrent d’autres et une énergie qui épuise, qui apaise.)

Souvent, un peu tous les jours en fait, il n’y avait plus d’électricité, ou plus d’eau. Au début je croyais que c’était dû aux infrastructures elles-mêmes, à leur vétusté. Mais pas du tout. L’eau et l’électricité de Gaza étaient contrôlées par le gouvernement israélien qui cherchait continuellement à houspiller les Palestiniens. A l’époque, le Hamas était faible. Les services secrets palestiniens étaient au service du Fattah, le parti de Yasser Arafat. Les gens qui voulaient la paix avaient de l’espoir, la violence était au plus bas. Les choses s’arrangeaient, on voyait à quelle vitesse tout pouvait basculer vers le mieux. Des ONG, des écoles, un port, une chaine de télévision… Les entrepreneurs étaient déjà de retour, à l’affût. Beaucoup de chantiers d’infrastructures et d’immeubles ont démarré en 1996. C’était le temps des opportunismes et l’espoir pour les familles de se rencontrer, qui à Gaza, qui à Bethlehem, qui à Hébron, tout le monde guettant les autorisations annoncées au jour le jour par Israël : Aujourd’hui, les hommes de 52 ans et plus pourront se rendre dans telle ville entre 5 heures et 6 heures du matin et devront être rentrés à 21 heures le jour suivant (sous peine de prison). Je savais que je vivais dans une prison à ciel ouvert. Ma prison à moi était encore plus petite. Une prison de blanche, une prison de femme, une prison d’étrangère. Mais à l’intérieur, je m’y sentais en sécurité.

C’est difficile de parler de Gaza, parce que soudain le temps s’est transformé en une sorte de pâte molle qui s’allongeait, s’allongeait, sans repères ni marqueurs sociaux.

C’est difficile de parler de Gaza, parce que j’étais seule. Je me rends compte aujourd’hui que je garde très peu de souvenirs de cette année scolaire de Terminale parce que c’est une année que je n’ai pas partagée. J’ai entendu quelque part que la condition pour se faire des souvenirs était de les raconter à quelqu’un. Il n’y a pas de mémoire sans parole. J’organisais mes journées et mes semaines comme je l’entendais, un peu à la manière de cette description d’une matinée d’Amélie Nothomb que je glane sur Internet : « Amélie Nothomb boit un demi-litre de thé noir au réveil à 4 heures du matin, après quatre heures de sommeil. Puis elle écrit jusqu’à 8 heures. » Ensuite elle ouvre son courrier et répond à ses fans pendant 2 heures. Après cela, elle gobe quatre œufs (pour l’apport en protéines), prend une douche et passe l’aspirateur dans une des pièces de la maison un jour sur deux, en alternance avec la visite à sa mère… Je brode.

J’ai étudié avec le Cned et après cela, je n’ai plus été capable de m’asseoir sur un banc pour écouter des profs, cela m’est devenu insupportable, comme une perte de temps irréparable. Pour ceux qui ne connaissent pas, les cours du Cned (Centre national d’éducation à distance) sont très exigeants. A la différence d’un cours dispensé « en présentiel » les cours du Cned sont écrits par des profs idéaux (à la pointe dans leur domaine, jamais fatigués, en maîtrise de tout, jamais déconcentrés…) et s’adressent au meilleur élève de la classe (celui qui ne moufte pas et comprend tout du premier coup). Le contenu des « modules » se déploie sur plusieurs fascicules farcis de notes de bas de pages et de conseils qui rythment la lecture, pour imiter tant bien que mal un vrai cours, avec des conseils en italique donnés en exergue de paragraphes plus denses, comme si un vrai prof posait soudain son doigt sur la page que tu es en train de lire et disait : Je vous interromps et je vous demande de surligner avec un stylo jaune le champ lexical du fantastique (voir corrigés p. 156). Chaque matière a son calendrier de devoirs à rendre, tout cela expliqué avec un peu de pression, un ton dans lequel j’entends : « Si tu veux valider ton année, ne te laisse pas aller, ne laisse pas le temps filer ».

Tout à coup je n’ai plus de « compétition », et plus de pairs non plus. Il n’y a dans ma classe de soliflore ni temps mort ni crise de rire, ni sonneries ni attitude rebelle. Il n’y a plus ni devoir à la maison, ni négociation, ni heure de colle, ni moyen de faire le mur ou l’école buissonnière. Il n’y a plus personne pour poser à haute voix les questions que je n’ose pas exprimer. Que les choses soient claires : je vis l’année intellectuelle la plus fantastique de ma vie! Certains sacrifient quelques jours de leurs maigres congés pour les passer dans le silence d’un monastère, moi c’est gratis, c’est ma vie quotidienne. Je me suis fait un emploi du temps de ministre, compliqué, en fonction du volume d’heures annuel par matière et du nombre de semaines. J’ai décidé de m’accorder des vacances un peu plus courtes, avec des lectures obligatoires, et aussi un peu de sport, « un corps sain dans un esprit sain » ! J’ai placé sur le calendrier les dates-butoirs pour les envois de devoirs (avec un ramassage du courrier une fois par semaine par la Valise diplomatique). Quand tu es au Cned, tu es le seul élève de la classe, donc le plus nul et le meilleur, et en même temps, tu es le prof, forcément le meilleur, impitoyable : tu t’auto-évalues en permanence, tu décides de ce que tu dois retravailler, tu te donnes des défis, tu te minutes, tu traques toi-même tes manquements, tu décides si tu as le droit à une pause, ou pas. Une punition, une heure de colle. Voire même un uniforme.

Un collègue de mon père lui avait dit que je n’aurais pas mon Bac. Moi, je n’ai pas douté une seconde. Je ne parlais même pas du Bac. Comme disent les Allemands : « Das war kein Thema ».

Je ponctue mon travail par des virées de 6 minutes sur la terrasse pour converser avec moi-même à la fumée d’une Chesterfield : toutes les 45 minutes, je prends ma pause. Comme ces six minutes sont des temps de repos et presque de « sociabilité » (après tout je prends un peu de temps pour connaître « mes camarades » de pensées, et savoir un peu à qui j’ai affaire dans cette drôle de vie), je les termine par quelques lignes posées dans un carnet, histoire de me souvenir de ces pensées, de courts textes que j’appelle « Réflexions ploquiennes » (clope, ploque…). Nous avons un petit jeu d’adolescentes, comme ça, avec Lyse : à tout moment, on peut dire « Stop ! », et l’autre doit nous dire où elle en est de ses pensées… C’est parfois embarrassant, souvent très innocent… Et puis on peut toujours camoufler, mentir pour séduire. Seule avec moi-même, j’ai plus de scrupules. Je découvre le Moi, le ça, le Surmoi en cours de Philosophie. Je lis dans un silence monacal les Pensées de Saint Augustin, le Discours sur l’inégalité parmi les hommes, et même si je me fais souvent croire que je comprends un petit peu, sur le moment, cette langue absconse, je suis plus imprégnée de Philosophie que réellement en contrôle.

Je me souviens de cette lourde porte en métal jaune pâle qui mène à l’arrière de la villa, et du soleil, du sable surtout, qui ne cherche qu’à rentrer et que l’on passe des heures à repousser à l’aide du balai, comprenant désormais parfaitement l’origine du mot « poussière ».

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