29-Lycée français de Koweït – 3e partie (Koweït-City juin-1995)

Mon année de Première au LFK se referme avec l’annonce de notes plutôt moyennes au Bac français, que nous fêtons ensemble dans un nouveau fast-food installé sur la corniche koweïtienne. Nous sommes tous présents. Les 17 de la classe. J’ai des photos des 16 autres. On ne faisait pas d’autoportrait à l’époque, car la technologie ne le permettait pas. Les garçons s’étaient rasés la tête à nouveau, les filles sentaient l’huile de coco et portaient des créoles dorées qui se prenaient dans leurs boucles brillantes. D’autres portaient juste de vastes chemises à carreaux sur des jeans troués.

On est là autour d’une grande table. Ça sent l’été. Les débardeurs, les casquettes et ce parfum entêtant du Golfe. Nous cachons tous très bien nos incertitudes derrière de larges sourires. Nous prenons des poses. Je m’ennuie vaguement, comme toujours. Et j’ignore encore, car je le découvrirais si tard, peut-être que j’en ai une conscience plus forte ou une sensibilité plus lucide, presque tous les adolescents qui m’entourent ressentent la même chose que moi : le sentiment d’être incompris, seul, mal-aimé…

Je prends des photos avec mon petit appareil Minolta. Pour la suite. Car la suite me préoccupe beaucoup. Pas la suite immédiate, faite pour moi de cartons de déménagement. De plus, je n’ai pas non plus la moindre angoisse par rapport à la destination que nous prenons, la Bande de Gaza, habituée que je suis à épouser la drôle de vie de mon père sans la remettre en question. « Maktoub », « inch’allah ». Non, je n’ai pas d’inquiétude. Quand je prends des photos, je pense : « je vais tous les immortaliser ce soir, pour ne pas les oublier. Je vais écrire leurs noms et prénoms au dos. Ils ne m’ont pas connue, je ne les ai pas aimés, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse. Je sais déjà qu’un jour j’aurai besoin de m’en souvenir et que je serai bien contente d’avoir tous ces noms. Ma vie est tellement bizarre qu’il faut que j’en garde des traces. C’est Koweït, quand même ! Un jour, j’aurai des petits enfants. J’aurai des choses à leur montrer. Je ne serai pas comme tous ces vieux qui disent qu’ils ne savent plus, qu’ils auraient dû, qu’ils n’y ont pas pensé… » Moi, j’y pense déjà, à 17 ans, à ce moment où j’aurai 65 ans et un carton plein de souvenirs.

Je suis toujours double. Moi et moi. Tu le sais, toi qui écris. Celui qui vit et celui qui écrit. Celui qui oublie de vivre pour écrire. Celui qui vit trop intensément et décide de ne plus écrire pour pouvoir vivre. Celle qui ne peut plus écrire parce qu’elle n’a plus de vie, donc plus rien à raconter. (Ecrire ou vivre, il faut choisir. Mais… Et Proust, alors ?)

Je fige des visages et des noms, j’arrache des fibres au présent pour retisser plus tard un peu de cette histoire « avec de véritables morceaux dedans ». J’ai tout prévu. Je garde des languettes parfumées que j’enferme dans des sachets en plastique, ça c’est ma mère, j’enregistre des mini-cassettes, j’essaie d’enregistrer mon père au téléphone avec le 2e combiné, je découpe de tout petits échantillons de mes vêtements préférés pour les coller sur des feuilles de classeur, je garde des bribes de messages échangés en classe, des pages de cahiers… Je suis nostalgique avant même de vivre les choses, au lieu de les vivre. Est-ce honnête de dire que je conserve mon présent avec un soin de documentaliste dans le but d’écrire mes mémoires ? Il est possible que je meure à 27 ans, après tout. Ils le font tous.  

Ne serait-ce pas plutôt parce que ce déménagement est déjà le 13e en 17 ans de vie, et que garder de petits souvenirs (petits : légers, pliables, transportables) est le symbole d’un autre geste que je ne fais pas, celui de m’accrocher aux papiers-peints et de racler les peintures de mes ongles quand on m’arrachera de là, ce qui de toute façon se finirait aussi avec des poussières de rien du tout sous les ongles ?

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