A propos

Age ressenti, âge à l’ombre, fort pourcentage de risque de vieillissement

Je sens que je vieillis au fait que j’ai de plus en plus de plaisir à être entourée de gens plus jeunes, et de moins à moins à passer des soirées avec des congénères, ce qui était exactement le contraire avant.

Il semble que je ne suis pas la seule que vieillir préoccupe (Florent Pagny aussi). J’ai beaucoup aimé cet enchaînement : Vieillir avec panache, et sans thyroïde. C’est un zeugma. C’est comme dans : « J’ai pris le bus aujourd’hui et un sacré coup de vieux ».

23. Lycée Renoir (Limoges, sept.-déc. 1989)

Lycée Renoir, 1992 - Par Frédérique Voisin-Demery —

Après les vacances d’été commence une nouvelle vie. J’ai 11 ans et je vais au Lycée Auguste Renoir, un immense établissement polyvalent qui se trouve à deux pas de chez moi. J’intègre la 6ème 1, la première d’une longue série de 6èmes.

Nous sommes appelés classe par classe à l’aide d’un porte-voix. Je sais que Sandra est quelque part, et même Marion et Alexandre, mais ils ne sont pas avec moi. Mon père a « gagné » pour le choix de la première langue vivante, ce sera l’allemand, une langue déjà mal-aimée qui me sépare des autres, et un choix que je m’efforce d’agréer ; ce n’est pas difficile, on me l’a bien vendue. Avec les copains, nous nous croisons sans avoir le temps de nous parler, nos récréations ne se déroulent pas dans les mêmes cours ni au même moment. Le midi, on pourrait, mais c’est trop grand, on peine à se retrouver. On a aussi soif de nouvelles têtes. Ce lycée est une ville dans la ville, avec ses 1800 élèves. Dans la cour, il y a de jeunes majeurs vêtus de grosses vestes Levi’s avec « col fourrure mouton » qui tirent sur leurs clopes. « Qu’est-ce qu’ils sont p’tits les sixièmes cette année ! » entend-on dans les couloirs. Petits et immatures : à défaut de s’enfumer, on préfère ramasser des bogues de marronniers pour se les jeter dessus d’une cour à l’autre. Cela fait mal, c’est très grisant, mais cela ne dure pas. Les pions et les profs sont sévères, et j’ai envie d’être bien vue. Pour la première fois, je décide consciemment de m’y mettre et d’arrêter le dilettantisme.

Notre prof d’Hist-Géo réussit à terroriser les 32 élèves que nous sommes grâce à un odieux subterfuge. L’un d’entre nous laisse échapper un hoquet, elle hurle : « Qui a le hoquet ? » On est trop abasourdis pour répondre. « J’ai demandé : qui a le hoquet ?! Vous répondez ou vous avez une punition générale ! » Un garçon lève la main. « Votre nom ? Si je vous entends encore une fois … (et elle ne dit que le nom de famille!), vous êtes viré ! » Le silence s’épaissit, angoissé et haineux à la fois. Elle attend la dernière minute du cours pour nous expliquer que la peur est l’un des moyens de faire partir le hoquet, et que la preuve, hein… Le moyen de faire avaler beaucoup de couleuvres aussi.

Le prof de mathématiques me met K. O. dès la première semaine avec son cours sur les ensembles. Il trace des pommes de terre au tableau, au début c’est donc vraiment à ma portée. Ensuite, quand il ajoute d’une écriture de médecin quelques lettres grecques aux formes intéressantes, je me dis que ça va le faire, j’aime bien les codes secrets. Mais au bout de trois tubercules remplies de lignes de codes, je perds l’entendement. J’essaie de me raccrocher à ce qui est écrit en lettres romanes et que je devrais comprendre : par exemple le mot « réel », je le connais celui-là, mais posé comme ça sur ce tableau il ne correspond à rien de réel… C’est trop abstrait pour moi, je n’ai pas « l’esprit mathématique » et je lâche les derniers brins de sapin auxquels je pendais encore – dans le vide. Ce sera pour une autre fois, je ne suis pas prête. Et je préfère encore les cours d’athlétisme aux mathématiques, même quand on nous fait courir 45 minutes sur l’herbe givrée. D’ailleurs, à cette époque, plus c’est contraignant, plus je réponds positivement (voir Scouts).

Pendant qu’à la maison les soirées se passent de plus en plus mal (voir Violence.s), je me fais élire déléguée de classe (sur une idée de ma mère) et j’inaugure avec Vincent V. une sorte de stratégie de drague minimaliste que je tire de je ne sais où, sans doute aussi d’elle. Vincent est le plus petit de la classe (ou sommes-nous à égalité ?), ce qui ne l’empêche pas d’être très chic : il a une jolie raie sur le côté, ambiance catalogue 3 Suisse enfants (les pages « Mariages & Baptême »), et surtout il obtient les meilleures notes en tout, ce qui me le rend irrésistible.

Mais hélas, je découvre à peine que j’ai des pouvoirs magiques avec mes quinquets que je dois partir brusquement, sans avoir eu le temps de m’y préparer (voir Mère). Je me débrouille tout de même pour lui faire passer un message par une copine (par lettre postale) : je lui donne rendez-vous un mois plus tard dans le hall du Lycée. Limoges se situe sur la N20, entre Châteauroux, ma nouvelle résidence, et Brive, où nous descendons un weekend sur deux. Mon père accepte de me déposer devant le lycée et de m’attendre dans la voiture. Comme je ne suis plus inscrite, je n’ai plus l’autorisation de franchir les secondes portes de l’établissement, et lui n’a pas le droit d’en sortir. Il arrive, c’est lui, Vincent. Il s’est fait très beau. Je suis intimidée. Le type de la loge nous observe. Il passe ses bras autour de mon cou et m’accroche une chaîne plaquée or avec un cœur, il dépose un baiser sur mes lèvres. Nous ne nous disons rien, nous nous séparons au ralenti, comme dans les films. Adieu.

Je retourne à la voiture, dévastée. Je n’exagère pas. Mon père, tout en conduisant, me pince la nuque (je comprends que c’est une sorte de « câlin ») et affiche une grimace de compassion. J’ai mis des années avant de revenir à Limoges. Il m’a fallu un paquet de boucliers pour « ne plus flancher à Limoges ».

(Photo : Frédérique Voisin-Demery)

Le vertige d’une fondue

Virginia Charlotte Christa

Je ne vais pas parler de cuisine.
Ni de vertiges.

Je lis en ce moment (en allemand, versprochen) la correspondance de Christa Wolf et Charlotte Wolff, rassemblée dans un livre sous le nom de Ja, unsere Kreise berühren sich (Oui, nos cercles se touchent, éd. des Femmes, 2006). On est en 1983. Christa et Charlotte ne sont pas exactement de la même époque, mais il y a une admiration mutuelle, et puis ce sentiment d’être réunies sous les étoiles par l’unique magie de porter, à une lettre près, le même nom de famille. Christa est écrivain, Charlotte est psychologue, sexologue. Christa doit attendre que quelqu’un traverse Berlin pour poster ses lettres et qu’elles partent « directement » (sic). Charlotte écrit de Londres, mais en allemand, sa langue maternelle. L’une vit en Allemagne de l’est un mariage heureux, entourée d’enfants et de petits-enfants ; l’autre souffre d’une solitude qu’elle réclame et subit tout à la fois.

Il me semble percevoir, dès les premières pages, comme une histoire d’amour qui débute, non pas de Christa vers Charlotte, mais de Charlotte vers Christa. Ses petits messages sont plus fréquents et son envie de savoir si Christa les a bien reçus un peu plus insistante. La gamme des mots qu’elle utilise se fait plus tendre. Je ne sais pas, c’est quelque chose que je ressens, malgré le vouvoiement et les formules de respect ou d’admiration plus convenues, malgré aussi le fait que la première pourrait être la fille de l’autre. Je vérifie cette intuition sur Wikipedia : j’apprends que Charlotte Wolff a 86 ans à l’époque (il lui reste deux ans à vivre, mais elle l’ignore), et elle est effectivement lesbienne. Cet échange de lettres devient pour toutes ces raisons encore plus bouleversant. Par exemple, quand Charlotte décrit cet état d’ébullition intellectuelle dans lequel elle se trouve depuis des années et qui la pousse à écrire sans relâche…
Mais ce n’est pas seulement cela.
Charlotte est née en 1897. En 1933, elle décide de fuir le nazisme et s’installe à Paris où elle fréquente le milieu surréaliste. Quelques années plus tard, elle va s’installer à Londres et rencontre, par l’intermédiaire des Huxley, Virginia Woolf, T. S. Eliot et G. B. Shaw. Pour une fondue comme moi, cette histoire devient tout à fait vertigineuse. Voilà trois femmes écrivains qui portent quasiment le même nom (dans l’ordre chronologique : Woolf, Wolff et Wolf), issues de trois générations successives, qui sont soudainement reliées par des rencontres, mais aussi par le cœur et l’esprit – libre -, et dont les pensées sont comme transfusées d’un corps à l’autre, sur une période d’un peu plus d’un siècle. Soudain, cette Charlotte Wolff que je ne connaissais pas hier apparaît comme le chaînon manquant entre V. Woolf, que j’ai tant et tant lue plus tôt, et Chr. Wolf, pour qui j’ai développé en l’espace de 20 ans une maniaquerie de groupie. Je suis soufflée. (Mais pas au fromage, toujours pas.)

22. Ecole (1985-1989)

Dans ma nouvelle école, à Limoges, où je débarque après la rentrée, c’est autre chose. La maîtresse a une cage avec des canaris qui s’appellent Vanille et Caramel. Tous les jours, elle invente des exercices où les volatiles sont les héros de phrases puériles à découper en mots dans des feuilles ronéotypées. Je découvre et à la fois déteste ces devoirs quotidiens que je fais chez la nounou à côté de l’école, devant un verre de lait et un pain d’épice Prosper de Vandamme, enveloppé d’un papier couvert de blagues.

J’écris très gros, j’utilise tant l’effaceur que je perce le papier, je réécris avec des fautes, je rature… Quand j’ai un peu de temps, je vais au fond de la classe et recopie des livres, ce qui force l’admiration des autres et encourage ma tendance naturelle à l’astreinte. Cette année, à nouveau, je vole un stylo-plume dans la trousse d’un camarade et le range vite dans la mienne. Je suis rapidement confondue et privée de récréation. Les trousses des autres me font vraiment envie.

Dans cette nouvelle école, au début, je vis un petit enfer. Semaine après semaine, des élèves me pourchassent, me tourmentent, me collent au mur. Cela dure jusqu’à l’arrivée du petit nouveau suivant : Camille, tout blond, coupe au bol. Il me sauve et réciproquement : nous unissons nos forces pour nous dérober à ces assauts d’enfants conservateurs. Nous rampons sous les bancs du préau quand il pleut à verse. Nous échappons aux coups de pied en trompant l’attention de l’adversaire. Au fil du temps, on nous oublie.

Je suis un peu solitaire, mais pas malheureuse. A 7 ans, je passe des heures à jouer à plat ventre dans la terre, à creuser des galeries pour les billes, ce qui fait dire à ma mère que je me traîne par terre toute la journée. Je ne crois pas qu’elle aimerait que je sois une petite fille toute sage. Aux remarques qui parfois volettent jusqu’à ses oreilles sur le fait que je ne m’intéresse pas aux trucs de filles, elle oppose fièrement : « Garçon manqué, fille réussie ».

Ma maîtresse a le kit complet BCBG : kilt irlandais, mocassins marine, chemisier blanc, gilet marine, foulard, serre-tête à petit nœud vert sapin. Elle aime particulièrement l’art et la musique. Elle nous fait faire pour la fête des mères un cœur en feutre rempli de lavande et brodé à son initiale. J’aime le mot reluctant, en anglais, à contre cœur. Nous réalisons la mise en son d’un album en braille pour enfants aveugles. On nous initie même au montage des bandes sons magnétiques, ce qui m’enchante. A la récréation, je demande à jouer au foot avec les garçons, ce qui est accordé à condition que je reste dans le fond, près de l’enfant (en surpoids) qui a été choisi. La vie de la cour ressemble, comme on peut s’y attendre, à celle de l’extérieur, avec tous ses clichés. La différence tient essentiellement dans la phrase : La jeunesse est l’espoir de notre avenir.

Je termine ma primaire avec deux ans de Madame Ch., tout le monde l’appelle Chambourcy (comme la marque de produits laitiers). Elle, j’écoute tout ce qu’elle dit, je prends tout ce qu’elle donne. C’est une maîtresse rigide, que je trouve déjà vieille (ce qu’elle n’est pas), et en qui j’ai confiance, malgré les scènes éprouvantes auxquelles nous assistons lorsqu’elle demande à Djamila, la seule élève d’origine arabe de la classe, de venir résoudre des calculs au tableau. La voilà sur l’estrade de bois, la petite fille aux joues roses, avec ses longs cheveux bouclés. Elle est dans ma classe depuis des mois, mais je ne la connais pas, je ne sais pas avec qui elle joue. Je me souviens de son visage sur la photo de classe, elle a l’air gentille, soignée, bien élevée. Mais elle ne comprend rien en mathématiques, et ça, tout le monde le sait grâce à la maîtresse qui, excédée par ses réponses, lui agrippe les cheveux et l’attire vers le plancher, ce qu’elle ne se permet avec personne d’autre. Cela se déroule sous nos yeux, et il ne nous viendrait pas à l’esprit de le dénoncer. Ce n’est pas encore dans l’air du temps.

Il n’est pas tout à fait juste de dire que je ne la connais pas, car je l’ai déjà aperçue au terrain de jeux de mon immeuble, elle habite de l’autre côté du L. Elle fait partie de ces enfants qui traînent dehors après 18 heures, ce qu’il nous est formellement interdit de faire. J’apprends un jour au passage que je peux facilement avoir auprès d’eux des Carembar (Camel) et des Malabar (Marlboro) si j’ai de quoi payer.

Quand ma mère décide que nous assisterons à la messe donnée pour la mort de ma camarade Aurélie M. et de son père dans l’explosion de leur voiture, je me trouve en porte-à-faux, illégitime. Mais pour quelle raison a-t-elle voulu que nous y soyons ? Je perçois dans des murmures que j’intercepte que même les adultes de l’école ne comprennent pas ce que je fais là. Je ne jouais jamais avec Aurélie. Je passais mes récréations à jouer aux billes, au foot ou à l’élastique, et laissais les « vraies » filles de ma classe « fariboler » et comparer leurs robes d’été. A la rentrée 1988, ma copine Marion B. vient à l’école en chaussons car elle a « des coups de soleil sur la plante des pieds ». Je suis sidérée : comment peut-on prendre des coups de soleil sous les pieds ? Je ne suis pas dans les histoires, je n’ai pas de cercle de suivantes. Au contraire, je voudrais qu’on me remarque pour des trucs spéciaux.

Nous allons faire de la gymnastique dans un gymnase tout proche. J’ai des chaussons noirs et je porte des shorts synthétiques de garçon que ma mère achète par deux. Comme je sais mieux monter à la corde que produire un enchaînement à la poutre, la maîtresse me choisit pour la démonstration. Je grimpe sans grande difficulté jusqu’à l’anneau tout en haut, les mains me brûlent. Je me cramponne de toutes mes forces à la corde, je ne sens plus mes jambes. Je regarde les autres, tout petits en bas, qui ne se doutent pas que je suis en train de vivre une explosion de sensations d’une force inédite, qui me feraient presque lâcher prise. Combien de temps cela dure-t-il, une minute, deux minutes ? La maîtresse se rappelle à mon souvenir, je me laisse redescendre à contrecœur. Je ne sais pas encore ce que c’est, ce n’était pas recherché. C’est si bon qu’il faut que je sache comment faire pour que ça se reproduise.

Photo de Maria Orlova sur Pexels.com

J’ai 10 ans, je suis en CM2. Dans le bus qui emmène notre classe à la patinoire, mes doigts se croisent dans ceux d’Alexandre, un nouvel élève arrivé dans notre promotion cette année-là. C’est un souvenir très heureux, nos mains gantées l’une dans l’autre, glissant à deux librement sur la glace. Pendant que les fifilles rêvent du prince charmant et élisent dans leur cœur des garçons blonds aux yeux bleus, je passe à l’action en douce. J’ai un « amoureux ». Je me confie à ma copine Sandra qui joue au foot, comme moi. J’ai son visage en tête tel que sur la photo de classe de cette année-là, très fine, les cheveux courts, très masculine, et première de la classe. Elle nous souhaite tout le bonheur du monde.

Nous allons à la piscine. Je me présente avec un slip de bain qui dénote un peu dans le groupe de filles. J’ai horreur de devoir me changer dans le vestiaire en commun. La maîtresse constate que je ne sais pas nager, mais ce sera fait à la rentrée suivante. Ces séances de natation sont associées pour toujours à un grand inconfort : froid, tremblements, attente, gêne du contact peau à peau avec ceux qui sont assis à côté, cheveux dans les douches, mousse de shampooing qui coule doucement vers la bonde, odeurs mélangées de déodorant et de gels douche bon marché, de sueur, de chlore et d’urine dans les toilettes… C’est une épreuve, encore aujourd’hui.

Avec cette institutrice, les activités ne manquent pas. Nous visitons l’incroyable usine de madeleines Bijou, l’usine Tetrapak, nous nous rendons à des concerts, participons à des concours de peinture, nous assistons (grâce à ma mère) à une conférence de Michel Tournier (il en restera cette phrase, rabâchée jusqu’à ce que je la comprenne : « Ce que l’on fait sérieusement, on le fait tous les jours »), cette maîtresse nous apprend, pour l’éternité, à courir sans nous essouffler et à rendre notre corps tout mou avec des séances de yoga inoubliables. Nous fêtons en juin 1989 le bicentenaire de la Révolution française, avec tous les élèves de la ville, ambiance fête de la jeunesse chinoise. Dans le cadre des Francophonies de Limoges, nous participons à un atelier « danse burkinabé » qui me marque durablement. La danse africaine ne semble nécessiter aucune grâce, ça m’arrange. Après l’école, je reste à l’étude, et je fréquente l’atelier tricot. Incroyable, tout ce que nous faisons. Nous sommes une vingtaine d’élèves et la prof n’a jamais l’air excédée, elle ne fait que très rarement de la discipline, c’est une classe BBR (« bleu-blanc-rouge ») d’enfants de notables pour la plupart, dans un quartier tranquille d’une ville moyenne proche de la campagne.

Nous travaillons aussi, dictées et problèmes s’enchaînent de façon très ritualisée. Nous écrivons des « rédactions » où j’utilise le vocabulaire de ma mère pour faire, c’est la consigne, le portrait secret d’un camarade de classe : « avec sa mèche sur le côté, il a l’air d’un vrai branleur ». Oups. Il faudra que j’aille vivre chez mon père pour changer de vocabulaire ; la variété ça fait du bien, alors je remercie mes parents d’avoir été différents.

Même si je vois bien l’intérêt des bonnes notes (paix familiale, mais aussi confiance des enseignants – confiance qui me fait parfois prendre quelque liberté), ce n’est point assez pour m’inciter à apprendre des dates et des noms de personnes qui sont mortes depuis des siècles… Je connais des centaines de chansons par cœur, mais il m’est impossible de mémoriser facilement tables, terminaisons et leçons d’histoire. Je n’aime rien tant que ce que je peux expérimenter moi-même.

21. Ecoles (1982-1985)

« Elle s’adapte très vite », ça, tout le monde le dit. Quand tu dois, tu dois. Jusqu’à mes 18 ans, j’ai fréquenté : 3 maternelles, 2 élémentaires, 5 collèges, 1 lycée. Sans oublier cette année où j’ai fait l’école à la maison. J’ai toujours eu des rapports très ambivalents avec l’école, ou, pour être plus précise, avec l’autorité. Je l’adore, la crains, la remets en cause, l’admire, l’entretiens, lui bats froid.

Il me reste de ces années d’école élémentaire quelques souvenirs, mais je me rends compte que, beaucoup plus que le déroulement ordinaire de la classe, ce sont les expériences sociales qui dominent ma mémoire : apprendre à partager, à se faire aimer, à louvoyer pour ne pas se faire rejeter, à gérer un territoire de cour, à garder ses copains… Ce qui se passe dans la cour est tellement plus excitant que ce qui se passe en classe !

C’est mon souvenir le plus ancien dans une école. J’ai 4 ans, et je souffre d’otites chroniques. Je suis allongée sur un banc de bois sous le préau, les mains écrasées sur les oreilles. C’est la récréation, les autres enfants jouent et leurs cris me transpercent les tympans. C’est une douleur intolérable qui me fait me recroqueviller sur le ventre.

J’ai 5 ans, la maîtresse lit une histoire qui ne m’intéresse pas. Avec une camarade, nous décidons d’aller nous cacher dans le toboggan tunnel de la mezzanine (comme si elle n’allait pas nous voir), mais très vite nous sommes rappelées à l’ordre. Elle n’est pas fâchée, mais j’apprends qu’elle sait tout. Une autre fois, me voici assise dans le bureau de la directrice. Elle me touche le front et décide d’appeler ma mère qui vient me chercher en taxi. A l’arrière du véhicule, je pâlis, Katerin prévient le chauffeur que je suis malade en voiture. Il est désagréable, je vomis sur la banquette, il gueule, arrête le véhicule, ma mère ouvre rapidement la portière, et m’emporte avec elle en courant. Elle me demande : « Il nous poursuit ? » C’est qu’elle est partie sans payer ! A la fin de cette même année, je dois quitter la classe avant les grandes vacances pour prendre seule un avion vers l’Algérie. La maîtresse a proposé aux enfants de me faire un dessin en guise d’adieu. Je suis debout près d’elle, c’est un peu solennel, elle fait un discours et les autres viennent, un par un, me remettre leur feuille et m’embrasser. Ah ! Non ! Je ne veux pas ! Elle met un peu trop de temps à le comprendre. Je serre les poings, je deviens « rouge de colère » (c’est un leurre, je ne fais que bloquer ma respiration pour faire affluer le sang sur mon visage, je sais que ça impressionne), je n’aime pas les bisous, je jette toutes les feuilles à terre, hors de moi, je me mets à pleurer, toute cette démonstration télécommandée me révulse. Une fois à la maison, je prends le paquet de dessins et je le détruis.

Je débarque en CP avec un petit « sac de dame » en skaï blanc Tartine et Chocolat que je pense certainement approprié pour un premier jour à la grande école. Comme il en fallait un, je deviens ce jour-là l’exemple parfait pour illustrer le propos de la maîtresse : « Les enfants, voici le genre de sac jouet qui est inapproprié pour l’école ». Elle s’appelle Andrée Darrou, elle a des cheveux bouclés noirs et porte en guise d’uniforme une chemise de bûcheron à carreaux rouges. Son mari, René, dirige les niveaux suivants dans la salle de classe d’à côté. Je retrouve sa trace sur Internet dans de vieux numéros de la revue L’Educateur, éditée par l’Institut coopératif de l’école moderne (ICEM). Ils appliquent les préceptes du courant Freinet. Moi, évidemment, à l’époque, j’ignore tout de cela, et ma mère cite souvent avec fierté ce nom de « Freinet », car c’est elle qui l’a choisi. Quand je me renseignerai, je comprendrai pourquoi cette pédagogie me convenait : autonomie (les élèves suivent un plan de travail individuel), auto-édition (les supports de travail sont créés par les élèves eux-mêmes) et collectivité (l’élève est inscrit dans la communauté civile dont il partage les biens, il peut influer sur elle en exprimant ses besoins à l’adulte qui l’accompagne). Je suis bavarde et dissipée, rapporte le bulletin scolaire. Un signe de bonne santé scolaire. Nous écrivons beaucoup de textes collectifs que nous alignons, plomb par plomb, dans le corps d’imprimante. Nous n’avons pas de table attribuée et pas de trousse. Je suis maladroite pour faire mes lettres, j’y passerai donc un certain temps, la langue tendue. Nous apprenons à réaliser des objets en argile (processus complet, de l’extraction en forêt – avec la guide qui dit : « La terre est délicieuse, goûtez-la, les enfants ! » et moi qui passe la langue sur la petite boule de terre nichée au creux de ma main -, jusqu’à la cuisson), des pots en papier mâché, des cadres en métal repoussé, nous apprenons à enfiler le fil dans le chas et à respirer par le ventre. Nous observons dans une bassine des têtards évoluer jusqu’au grand jour où il faut les appeler autrement. C’est vraiment une belle année. Je ne pense jamais à mon petit frère, je m’amuse à la récréation avec Carole et Hélène.

Un soir, ma mère téléphone à la maîtresse : je viens de lui avouer que je voudrais qu’elle m’achète une jupe-culotte. Ah, bon ? Et pourquoi donc ? Je lui réponds que c’est parce que mon camarade Sébastien aimerait mieux pouvoir me toucher la culotte. Je lui ai dit non pour la jupe, il ne faut pas exagérer, mais si la jupe-culotte peut faire l’affaire, tant mieux. Je la manipule, cela fait un moment qu’elle me tanne pour m’acheter une robe, ou au moins une jupe-culotte. Avec un peu de chance, je vais pouvoir satisfaire tout le monde. C’est raté, ma franchise la déroute. La maîtresse va nous surveiller d’un peu plus près en récréation. Je découvre tout de même que des mondes que je croyais imperméables l’un à l’autre peuvent communiquer. Les adultes, parce qu’ils ont la tête très haut placée, peuvent se parler par dessus les murs d’enceinte de mes mondes.

Un jour nous faisons une excursion vers un village voisin où nous donnons des présents à nos correspondants. On nous fait asseoir dans la cour, des haut-parleurs ont été disposés sous le préau. Une maîtresse nous explique que nous allons apprendre une chanson et la chanter ensemble. La musique démarre et j’ai une sorte de choc, je suis horriblement émue à en pleurer d’entendre ici cette chanson, que j’entends à la maison parce que ma mère passe la cassette tous les matins. Comment peut-elle exister ailleurs ? Comment est-ce possible que des gens que je ne connais pas chantent justement « Embrasse-la » de Pierre Bachelet (1983) qui passe tout le temps dans ma maison, ma sphère intime ?

A la cantine, les surveillants nous font souvent chanter « On va s’aimer », de Gilbert Montagné (1984). C’est très émouvant, ce réfectoire qui s’égosille. Aujourd’hui encore, je ne peux regarder des enfants chanter sans me mettre à sangloter. Mes parents me font porter un badge jaune « Touche pas à mon pote » (1985) : je deviens populaire auprès des animateurs.

Comme nous sommes partis comme des voleurs avant la rentrée de CE1, nous revenons l’année suivante à Pau dire bonjour (et adieu) à l’ancienne maîtresse. Je suis terriblement gênée, parce que si ma mère me prend à partie pour porter cette institutrice aux nues, je n’ai en ce qui me concerne pas grand chose à lui dire, et surtout pas en présence de ma mère. Madame Darrou flottera longtemps dans mon esprit comme inégalable, une vraie légende, celle qui m’a appris à écrire pour la première fois.

Tentative d’effraction

Alors que je donne l’adresse de ce blog à deux personnes qui me connaissent un peu (mais pas tant que ça), je fais ce rêve d’effraction dans lequel je suis dans mon lit la nuit, et j’entends des voix d’hommes derrière la porte de l’appartement. Ils essaient une clé mais elle ne passe pas, ils argumentent dans une langue étrangère, essaient encore, mais cela ne marche toujours pas. J’espère qu’ils n’ont pas cette clé sur eux. En fait je suis intimement certaine qu’ils ne l’ont pas, pas cette fois en tout cas. Mais ils ne partent pas, des clés tombent par terre, ils parlent plus fort. Je me réveille, ils s’évanouissent. Je sais qu’ils sont partis, je n’ai même pas besoin d’aller voir.

J’ai sur un porte-clés toutes les clés des appartements dans lesquels j’ai vécu enfant et adolescente, copiées pour que je puisse rentrer seule après les cours. Garder la clé, c’est aussi ce que font les exilés, les « forcés de partir ». Mon enfance et mon adolescence sont rangées dans des tiroirs qui ferment à clé. Ma mémoire est un dressing. J’ai beaucoup de chance.

20. Moi, moi, moi

Je recule le moment où je vais devoir parler de moi et non des autres, où je vais devoir dire « je », vraiment je. Comment se libérer des clichés habituels sur cette adolescente que je regarde de loin, de haut. Mauvais caractère, peut mieux faire. C’est d’une difficulté sans nom. Et d’ailleurs : est-ce possible ? Je réfléchis à une manière d’accéder à cette enfant. Superposer les voix (parti-pris choisi par Christa Wolf dans Trame d’enfance) me semble la solution la plus satisfaisante, mais j’hésite à transformer cette enfant en tierce personne et à l’animer à la troisième personne. C’est comme si je refusais de la mettre volontairement à distance, de la « littérariser », peut-être parce que l’adulte que je suis ne parvient pas à décider qui de nous deux a le plus de légitimité pour dire « je ». Edma me disait toujours de rester fidèle à l’enfant que j’étais. Je comprenais cette phrase à l’époque, j’étais plus que prête à obéir : trop facile, il suffit de rester proche de ses idéaux d’enfant. Aujourd’hui elle soulève bien des interrogations, surtout dans l’entreprise qui est la mienne. Rester fidèle à qui, déjà ?

Je ne sais plus qui j’étais ni ce que je ressentais, je ne peux que regarder dans mes souvenirs. Se projetait-elle vers l’âge adulte ? Je retiens mon souffle pour ne pas que l’image se brouille. Faux, il n’y a pas d’image. Attention, on a dit : pas de phrases toutes faites. Je me regarde dans le miroir, j’ai 12 ans, je suis en 5ème. J’ai acheté un petit pot de gel jaune. Je vais me faire une petite coiffure de frange. Pas terrible. Je ne peux pas lui parler à ce moment-là, elle est occupée, et, pour être complètement sincère, je ne vois plus que la frange.

On me dit que j’ai un bon contact avec les adolescents ; j’essaie d’installer une complicité discrète avec eux, comme si par leur entremise je pouvais entrer en communication avec moi-même. J’ai plus de compassion pour eux que j’en ai pour celle que j’étais. Ce serait mentir que de raconter que je l’ai abandonnée. Non, je ne me sens pas concernée par cette accusation. Je la porte sur mon épaule comme un ouistiti. Elle est même omniprésente depuis que ma fille est née.

Il est vraisemblable que certains adultes ont eu de la compassion pour nous, ou pour moi tout au long de ces années d’enfance. Nous voyant tous les deux, un père qui élève seul sa fille, je ne sais pas, moi j’en aurais eu. Comment aurais-je pu les reconnaître, avec leurs bons sentiments, et les accepter sans me sentir sur la défensive ? On me trouvait ingrate, je l’étais. Ce n’est pas de compassion que j’avais besoin. Pour remercier, il faut avoir l’humilité première d’accepter la main tendue, de laisser pénétrer l’autre dans un monde que l’on tient déjà difficilement debout grâce à du ruban de masquage. Et si jamais il venait l’idée à l’un d’eux que j’aurais été mieux ailleurs ? Insatisfaite, « pas facile ». Qui a dit : « pleine de vie » ? Je ne supportais pas que les gens s’inquiètent pour moi. Si l’on se permettait d’insinuer que ma vie pouvait être « difficile », je tirais un grand trait sur ces « grandes » personnes pour ne plus avoir à les recroiser. Qu’elles ne s’avisent pas de m’aider. Je ne pouvais pas revenir chez ma mère, et je ne voulais pas que mon père vive sans moi, lui qui me disait qu’il n’avait que moi comme famille. Bref, on ne va pas laisser croire que les enfants ont le choix, car c’est faux.

19. Edma, ma grand-mère de cœur

Edma fait ma connaissance peu de temps après ma naissance. Son fils, Jean, prend des cours de piano avec mon père comme professeur. D’origine pied-noir, elle et son mari Pierre ont quitté l’Algérie en 1962 (exactement de la façon dont on le voit dans les documentaires : par bateau, jusqu’à Marseille, leur voiture volontairement trempée dans l’eau du port par les dockers) pour s’installer à Brive-la-Gaillarde. Lui ingénieur en électronique, elle institutrice d’école maternelle. Devenu coopérant, mon père reste en contact avec la famille, et c’est ainsi que de Noël en vacances d’été, nous sommes accueillis chez Edma et Pierre, dans leur grand pavillon, la ruine paternelle étant ouverte à tous les vents. Je lui ai longtemps dit « Vous », comme mon père, puis j’ai demandé à la tutoyer. Ce n’était pas important pour elle. J’ai donné à notre fille son prénom.

J’aimais Edma, et je la craignais. Femme à la fois enveloppante et autoritaire, j’ai souvent ressenti un grand privilège à me sentir considérée par elle, à l’entendre dire que j’étais de sa famille, sans avoir à en supporter les inconvénients. L’atmosphère de son foyer pendant les vacances évoquait tout ce que mes parents n’étaient pas. D’abord les choses demeuraient et les personnes que j’y avais rencontrées un été revenaient d’une année sur l’autre (il n’y avait pas de divorce). Personne n’était particulièrement violent, ni ne jetait de la vaisselle en travers de la pièce. Les enfants recevaient parfois des « roustes », mais c’était juste. Les gens de cette famille étaient, pour l’enfant que j’étais : fiables, stables, et reposants pour les nerfs.

Par ailleurs, alors qu’eux-mêmes se sentaient pieds-noirs et enfants de pieds-noirs (autant dire : déracinés), ils menaient, comparés à nous, une vie très « française » ! Je les trouvais aussi très ancrés dans le présent, tandis que mes parents s’étaient « établis » dans les années 1970. C’est chez eux que j’ai découvert nombre de « produits » et de comportements dont je n’avais pas connaissance chez moi : l’apéro (c’est à se marrer pour un Français, mais personne dans ma famille ne fait d’apéro !), avec des bouteilles de Suze, Martini ou Campari, les bols remplis de cacahuètes, l’Oasis pour les mouflets, tout cela disposé sur une table basse devant un ensemble canapé/fauteuils face à la télé (mes parents n’ont jamais eu ni canapé ni télé, ni table basse, ni alcool ni café). Ils avaient un billard et un grand chien de berger qui s’appelait Roxanne. Les repas étaient copieux et traditionnels, avec la salade et le fromage placés juste avant le dessert. Pierre trônait en chef de table et n’utilisait que son propre Laguiole. On servait du vin dans des verres à pieds et le café dans les mêmes verres à la fin du repas. Les C. regardaient le foot, le rugby, le tennis, ils avaient Canal, et ils enregistraient des émissions, des films, incroyable ! Chez eux, grâce à eux, je me suis fabriqué mon « étalon de vie normale à la française », mais aussi ma référence « mère normale », ce qui, je pense, a constitué le radeau de sauvetage qui m’a permis d’échapper tout à fait à la reproduction des schémas violents. « Que dirait Mémé Edma, dans cette situation ? » Comme toujours : « Te fais pas de bile, fille, tu verras, ça va se décanter. »

Quand j’ai été une grande adolescente, elle et moi avons pris l’habitude de discuter des heures, de ma famille, mais surtout de ma mère, elle insistait. Je sentais combien ces moments comptaient autant pour elle que pour moi. Pierre en était le complice, disparaissant du salon un long moment pour nous laisser le temps de parler sans peur, ou c’est elle qui l’incitait à partir, comme le font toujours les femmes dans les couples que je connais (« Pierre, tu veux bien aller arroser les fleurs ? »). Au fil du temps elle est devenue ma confidente, mais avec réserve, et mon premier soutien, inconditionnel. Elle m’a coachée à 11 ans pour savoir parler à ma mère, m’enseignant des éléments de langage efficaces dont le but était de me placer en position de personne autonome pour ne plus être manipulée. Elle me répétait : « Toi, tu as ta vie à construire, ce n’est pas ton problème ; elle, c’est déjà une femme vieillissante, elle a sa vie derrière elle, tu as autre chose à faire que de t’occuper d’elle. Elle a fait ses choix, toi tu as besoin de force, tu as l’école, des examens à passer, et la vie devant toi. Tu n’es pas une poupée qu’on peut jeter et reprendre. » Quand je réussissais mes partiels, c’est elle que j’appelais. Et quand je devais prendre le dernier train parce que ma mère avait changé ses plans, raccrochant aussi au nez des gens dans la vraie vie, c’est Edma et Pierre, deux silhouettes toujours liées, que je voyais attendre sur le quai de la gare de Brive-la-Gaillarde (« deux minutes d’arrêt ») pour venir me chercher à 22 h 58.

Elle me cuisinait rapidement un œuf cocotte. Elle était toujours soucieuse de savoir si nous aimions sa nourriture : salade juive, paella, côtes d’agneau, couscous, bugnes, croquants aux amandes… Au soir de sa vie, elle a laissé à chacune des femmes de sa famille, dont moi, la copie dans un beau carnet de ses recettes préférées. Elle a aussi écrit à la main ses mémoires en deux volumes qu’elle a patiemment recopiés et illustrés quatre fois, pour ses trois belles-filles et pour moi. Elle disait toujours que les femmes sont des racines, qu’elles transmettent l’histoire, et que les cultures andalouse, juive et espagnole se retrouvaient dans sa nourriture, donc dans nos veines. Un jour, une voisine s’est exclamée : « Une salade juive ? Allons, il ne faut pas dire ça ! – Mais comment je dois l’appeler, cette salade ? Je l’ai toujours nommée ainsi ! – Tu devrais l’appeler Salade hébraïque ! » Je riais de l’absurdité de notre monde, elle était outrée qu’on n’ait plus le droit de dire « salade juive » sans avoir de procès d’intention. Les mots qu’on contourne révèlent notre manque d’engagement dans la société et notre défaut de confiance envers notre humanité.

Des fois, elle me demandait de venir à côté d’elle sur le canapé pour regarder la télé. Elle prenait ma main, ou mon bras, et me caressait avec de petits mouvements concentrés sur le même carré de peau. Je n’osais pas bouger, même quand ça finissait par me brûler. Je ne la regardais pas, je n’osais pas, je n’arrivais pas à me concentrer sur ce que je voyais à l’écran, je ne voulais pas que ça s’arrête. Je me sentais prisonnière de cette caresse à laquelle je ne m’abandonnais pas. Comme s’il fallait que ça se fasse, comme si elle me rééduquait. Contre mon gré. Comme un animal.

Elle n’avait pas vraiment d’humour, pas de noirceur, pas de cynisme. Elle commençait souvent ses conseils par un inoffensif (pour l’ado que j’étais) « peut-être que tu devrais/pourrais… ». Elle me répétait comme un mantra que l’on s’était trouvées, que l’on s’était reconnues, que la vie nous avait fait nous choisir, que j’étais sa petite fille comme les autres, mais différemment aussi, qu’avec moi elle pouvait parler mieux qu’avec aucun de ses enfants ou petits-enfants. Elle m’a écrit pendant plus de vingt ans et me rappelait constamment combien je comptais pour elle. Et progressivement, je l’ai crue. Elle m’a en quelque sorte « soignée », sans que je m’en rende compte et malgré moi, car je n’aurais sans doute pas accepté de l’être ; en effet mes blessures étaient tout ce que j’avais, mon privilège unique.

A la côtoyer, j’ai fini par accepter d’être autre chose qu’une déracinée, j’ai consenti à baisser la garde et à être un peu banale, un peu « française », un peu ordinaire. J’ai poli une partie de mes reliefs les plus aigus et montré plus de tolérance de façon générale envers les autres et moi-même. Accompagnée dans la vie par deux parents très exigeants, très à part, très blessés, comme les miens, être moins radicale m’a demandé des années. J’ai choisi mon camp : quitte à être, je serais juste là, à exister, sans consacrer trop d’énergie à me rendre différente.

Prenez tout, que j’aie la paix !

Déjà 60 pages déposées ici. Et pourtant j’ai l’impression de n’avoir rien dit. Que tous ces textes sont vides. Ce qui me plaît toutefois, c’est la sensation de permanence que me donne le cloud Internet. Ce n’est pas publié, mais ça y ressemble, je suis même certaine que le pilon ne passera pas par là. Il faudrait tout recommencer car l’essence n’y est pas, parce que je ne suis pas satisfaite, parce que ces histoires me teintent et les mots n’en disent rien. Cependant, je prends ma défense, d’abord je n’ai pas fini ; ensuite il ne me reste qu’une deuxième moitié de vie, et je ne compte pas la passer à ressasser prématurément la première. Maintenant il faudrait que je sois lue pour que les mots se dispersent, voyagent (pour le dire gentiment, mais en fait) qu’ils dégagent et disparaissent.

18. Gaza 1995-1996 (3)

Nous profitons des rares moments de congés inaliénables de mon père (l’Aïd, Pâques et Pessah) pour faire un peu de tourisme en Israël, dans ces villes nouvelles implantées près de la bande de Gaza pour des raisons géostratégiques dans les années 1950-1960 (Kiryat Gat, Ashkelon…), et tout à coup on se croirait en URSS en 1986 : grandes barres de béton gris, aires de jeux désaffectées, et migrants russes issus de la classe ouvrière. La société israélienne est multiculturelle et peine à s’unifier. Les Ashkénazes et Séfarades ne sont que les deux groupes ethniques les plus connus, mais ce ne sont pas les seuls. Les Juifs éthiopiens, par exemple, se retrouvent après leur Alya (immigration en Israël) tout en bas de l’échelle sociale, pas besoin de lire une thèse pour s’en rendre compte, toutefois beaucoup de choses m’échappent, alors et maintenant, tant la hiérarchie communautaire est complexe, et se modèle selon le pays d’origine de l’émigré (Europe de l’est, Afrique, Asie), sa place dans la société (étudiant talmudique ou militaire, en gros) et même sa « teneur » en judéité (père, mère, grands-parents juifs ? converti ?).

Une rue de Mea Shearim

Je passe des heures à Jérusalem, en haut de la longue rue Haneviim (rue des Prophètes), à attendre Lyse à la sortie du Lycée français. Je m’assois sur un muret et lui écris une ultime bafouille, ou bien j’erre dans les rues perpendiculaires. Le quartier Méa Shéarim commence pas loin, mais je ne m’y aventure pas. Des idées loufoques me viennent. Je rêve de soulever les perruques des dames avec une canne à pêche et de faire rouler comme des cerceaux les « chapeaux-pneus » des hommes. Je me demande ce qu’il y a sous la « robe de chambre » noire des ultra-orthodoxes et sous les collants opaques de leurs épouses. Je voudrais tirer sur les ficelles qui pendent le long des pantalons pour voir où elles sont accrochées et quand je vois des Tephilin, je pense à des prothèses de mutants. Je lis pour le Bac le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau et forcément j’en prends de la graine. Un soir de Shabbat, nous nous égarons sur la route du retour et sommes pris en étau par une foule d’extrémistes qui nous jettent des canettes sur la voiture.

Haredim se rendant à la synagogue à pieds pendant Shabbat (Wikipedia)

J’aime aller boire un thé en terrasse avec Lyse, j’aime sauter de rocher en rocher au parc, j’aime me rendre au disquaire d’occasion quand je l’attends. J’aime rentrer chez elle en bus, nos mains sous nos écharpes. J’apprends à dire « ken », « lo », « toda raba ». Et « shalom » bien sûr. Je suis très peu curieuse de la ville. Il y a trop de quartiers où nous savons qu’il vaut mieux ne pas mettre les pieds. Une nuit, nous décidons de faire le mur pour aller boire un pot en ville. Les rues sont plus ou moins désertes, mais au centre, c’est la vie ordinaire d’une ville l’été, avec ses terrasses bruyantes et enfumées, ses éclats de rire. On se presse pour marcher, on se fait un peu peur quand il faut traverser le parc, mais rien d’affolant. Lorsque nous rentrons ses parents nous attendent tous deux assis sur le canapé dans le noir. Nous n’en reparlerons pas avec eux. Il ne me vient pas à l’esprit qu’ils ont dû être transis de peur, eux qui portent déjà le deuil d’un enfant.

A Hébron, on se promène dans la vieille ville sous un filet de nylon installé par les habitants, las de recevoir les déchets jetés directement de leurs fenêtres situées au-dessus du souk par les quelque 600 colons que compte la ville, pour une population de près de 200 000 habitants. A Bethléem (littéralement la « maison de la viande »), j’ose sortir mon appareil photo et photographie… une boucherie. A Massada, je suis comme au Grand Canyon. A Netanya, au nord du pays, je passe en juin 1996 l’épreuve de basket. Les équipes sont formées de façon arbitraire par les examinateurs qui nous appellent au porte-voix. J’ai encore de beaux restes même si je constate déjà l’effet de la cigarette sur mon endurance. Je dribble, pivote, et passe le ballon à une Abigaïl à qui je n’ai jamais parlé. Je rentre en car vers Jérusalem, seule, depuis la gare routière. Un de mes rares moments d’autonomie, de liberté…

Bill Clinton, Yitzhak Rabin, Yasser Arafat à la Maison Blanche, 13 sept. 1993

A cette époque, il y a souvent du gratin en visite à Gaza : des anciens ministres, des consuls, des parlementaires. Mon père s’occupe d’aller les chercher à la frontière, de les loger, de leur trouver un interprète qui sache aussi les conduire deci delà. Gaza attire de nombreux curieux. De mon côté, grâce à une Française dont le mari travaille pour l’Autorité palestinienne, je pars à la rencontre de la femme de Yasser Arafat, Souha, dans sa villa, et je suis prise en photo avec leur fille qui vient de naître (à Neuilly-sur-Seine). C’est une femme gentille et douce, qui se vante d’avoir étudié à la Sorbonne, et qui pose pour nous devant un portrait de son mari. Bien plus tard, un soir, on vient nous chercher à la maison, le grand jour est arrivé : nous avons rendez-vous avec le chef. On ne nous bande pas les yeux comme dans les séries Netflix, mais on nous emmène au sous-sol d’une villa qui ressemble à la nôtre. On dit qu’il vit dans les souterrains, et qu’il dort chaque nuit dans un endroit différent. Yasser Arafat est un homme souriant, petit, en uniforme militaire, coiffé du chèche palestinien, tel que sur les photos. Il nous serre la main, sa peau tire franchement sur le vert, il a l’air malade. Une photo souvenir doit être quelque part dans mes affaires.

Nous recevons aussi l’Abbé Pierre sur un podium, tout vieux et tout tremblant déjà, mais il fait un discours poignant. Il est accompagné de Bernard Kouchner, transpirant dans une chemisette rose pâle, que je salue d’une poignée de main. Je rencontre aussi des journalistes dont les noms nous sont familiers à l’antenne de Radio France. J’ai bien le sentiment de me trouver là où l’histoire se fait, trépidante. Et mon histoire intime me bouleversera d’autant plus qu’elle évoluera dans ce chronotope si particulier (mot d’analyse littéraire qui désigne l’espace-temps romanesque).

Photo de Steve Johnson sur Pexels.com

Je ne tiens pas de journal à Gaza. Mais je monologue tous les jours avec Lyse, comme dans les grands romans d’amour. Je lui écris mes souvenirs et mes pensées, je lui offre mon présent, ce temps de séparation et de solitude que je ne supporte plus. J’apprends mes cours avec elle, je lis avec elle, je prépare mon bac avec elle, pour elle. Et le soir, quand la lumière s’éteint dans la chambre de mon père, je ressors fumer dans le noir, et j’écoute les bruits de cette ville surpeuplée et bouillonnante qui donnent à mes pensées un caractère plus lourd. Parfois, je voudrais qu’il disparaisse (la voix passive me permet de formuler ce souvenir honteux). Je suis très en colère à 17 ans, et je pense que cette colère n’est pas encore passée. Pour m’apaiser, j’écoute de la musique plus énervée que moi et je crie dans l’oreiller.

L’année suivante, à la fac de Toulouse, une fille aux ongles vernis se retourne et me demande d’où je viens, je dis « Gaza », elle me répond : « Casa ? Casablanca ? », et la conversation s’arrête. Mais ça m’est égal, je me méfie des filles manucurées.

17. Gaza, 1995-1996 (2)

A Gaza, je vis essentiellement seule. Encore plus seule que seule, si c’est possible. Comme si tu pliais une personne en trois dans le sens de la largeur pour qu’elle glisse telle une paille dans une bouteille de matelot. Je suis seule, mais… je marche ! Je peux marcher !! Cela paraît anodin, mais c’est un privilège après ces trois années « Tempête du désert » sponsorisées par Chevrolet.

Je vais ainsi à pieds au Centre culturel passer quelques heures par semaine. Je m’assois sur une chaise en plastique dans le jardin : je reste très effacée, je ne dois rien dire qui puisse entraver le travail et la réputation de mon père. Il me faut préciser que je suis tellement en colère d’exister en l’état et d’être aussi peu considérée que je suis souvent au bord de la crise de nerfs. Le Directeur, mon père, organise grâce à un lecteur de VHS et un rétroprojecteur un ciné-club hebdomadaire très prisé. J’en suis, bien sûr. En tant que fille de mon père. Je n’ai pas connaissance d’un(e) autre adolescent(e) qui soit dans mon cas dans cette ville. Bien sûr, nous avons pensé à l’internat à Jérusalem, mais bien trop tard. Alors je n’ai pas le choix, je dois m’inscrire aux cours par correspondance et passer mon baccalauréat en candidate libre : cette année, je n’irai pas à l’école.

America, don’t worry

En comparaison avec un jeune d’aujourd’hui qui va au lycée et continue de discuter avec ses copains sur son smartphone, mon univers au même âge est désertique. J’entends le mot « Internet » pour la première fois cette année-là quand les services de presse des consulats commencent à recevoir des dépêches sous cette forme. Les tout premiers geeks de 1995 sont en émoi, mais pour notre part, nous n’avons même pas le téléphone, alors Internet… Pas d’adresse, pas de boîte aux lettres, pas de bras, pas de chocolat, il faudra compter sur la bonne volonté de ceux qui traversent le check-point d’Erez pour faire vivre ce flux postal entre Lyse et moi. Pour les autres courriers, c’est toujours la valise diplo, à Jéru. D’ailleurs, notre présence à tous (cinq ou six Français) dans la Bande de Gaza en 1995 est complètement fictive : en effet, lorsque nous passons les interrogatoires de Ben Gourion pour sortir du pays, nous devons nous inventer une deuxième vie, avec une adresse à Jérusalem, des amis israéliens (mais surtout pas des local people, comme disent les renseignements israéliens, avouant par là qu’ils ne sont pas eux-mêmes les local people !), et une liste de rues fantaisistes où nous aurions nos habitudes. A la fin de leur mission, nos jeunes coopérants des Territoires occupés et de Gaza ont décidé de se présenter ensemble et sans fard à l’aéroport, une provocation qui leur a coûté d’être amenés à l’avion en jeep kaki et conduit à leur siège in extremis (pour les plus chanceux) entre deux militaires, les autres ont dû se représenter le jour suivant.

Comme dans tous les pays musulmans, le weekend à Gaza est le jeudi et le vendredi. Mais à 70 kilomètres de là, à Jérusalem, il commence le vendredi avec Shabbat. Par contre, au Quai d’Orsay, c’est le samedi, dimanche. Mon père, qui travaille à la fois avec Jérusalem et Paris, consacre 60 heures par semaine à ses occupations professionnelles. Je le vois peu, c’est un fait. Je sors parfois pour acheter des paquets de Marlboro (les Chesterfields sont introuvables). Je fume sur la terrasse, une « ploque » toutes les deux heures. Face à un petit terrain vague sablonneux (dans lequel je fais mes exercices de lancer de poids avec un haltère de mon père, hilarant), je fume et suis tellement dans mes pensées que je tiens un carnet de « Réflexions ploquiennes ». Je potasse mes cours, je lis, je fume, j’écris, j’écoute de la musique. Et quand j’ai fini, je recommence. Mais j’aime et suis aimée. Le temps, passe plus vite, c’est un ordre.

Gaza, le port (Wikipedia)

En plus des cours obligatoires, j’ai pris une option Arabe pour ne pas perdre ce que j’ai pu apprendre au Koweït. Mon père, plein de sollicitude, embauche une prof qui vient une fois par semaine m’aider dans cet apprentissage. Elle est algérienne, et m’émeut énormément. Je lui parle à mots couverts de ma solitude et de cette passion qui me dévore, je craque même. Je me rends compte que quand elle est là, j’ai envie d’avoir une maman. Elle m’emmène dans sa voiture faire un tour sur la route de la côte. Il fait presque nuit, comme tous les soirs dès 18 heures. Les larmes coulent sur mes joues. Je regarde la mer. A Gaza, il y a plusieurs camps de réfugiés. Ceux qui sont près de la mer ont un taux de suicide très inférieur à ceux qui sont dans les terres – C.Q.F.D.

Au fond de moi, je voudrais avoir le contrôle sur ma vie. Je voudrais par exemple aller me promener sur la plage qui est à deux pas, prendre des photos, et, dans cette optique, je demande un vélo pour Noël. Je fais deux sorties avec, mais on me regarde trop, on me crie dessus, des enfants me poursuivent et me jettent des gravillons. On me prend peut-être pour une Juive, alors que je ne suis pas catholique. Je ne sais même pas si on m’insulte parce que je fais du vélo ou parce que je suis aussi blanche que l’ennemie. Le vélo restera parqué dans la troisième chambre.

Je n’investis ni cette ville ni cette maison, ni ne m’engage véritablement dans une amitié avec l’un des étudiants du Centre. Je n’y suis que de passage. Je compte les jours comme Albertine Sarrasin à la Citadelle de Doullens et me concentre sur ce qui me nourrit : les cours, l’amour, les livres, la musique. Je ne cuisine rien, et d’ailleurs je ne sais rien faire d’autre que des pâtes. J’ignore encore comment faire passer la pomme de terre de crue à cuite (la mère de Lyse ne le sait pas, parce que je n’ai pas osé le lui dire, que c’est par elle que je l’apprendrai). Étrangement, je n’ai pas le souvenir que nous ayons mangé dans cette maison. Nous nous rendons souvent à La Mirage, un grand restaurant près de la mer où de vieilles Palestiniennes chrétiennes fument des cigarettes, ou bien mon père revient du travail avec du Take away. Nous n’allons jamais dans la salle à manger qui prend la poussière, enfin si, moi j’y vais, pour repasser. Il n’y a pas grand monde à recevoir, hormis, quelques semaines par an, les nouveaux coopérants que nous hébergeons dans la troisième chambre, de jeunes hommes issus le plus souvent de Sciences-Politiques qui viennent faire leur service civique à Gaza pour un an ou deux. Et puis parfois un journaliste fait une halte chez nous. L’un d’eux, Olivier Weber, après une discussion où je me sens considérée, m’envoie de France L’Amour, la solitude de Comte-Sponville que je lis avidement un peu plus tard, à l’âge où j’ai besoin très exactement de ces mots.

Pour quitter la Bande de Gaza par le nord, il faut passer par un check-point. Au sud aussi d’ailleurs, cela ne se voit pas sur les cartes, mais Israël s’est adjugé une bande de terre entre la Bande de Gaza et le Sinaï, en Egypte. Qu’est-ce qu’un check-point ? Ici, c’est une frontière, où nous passons tour à tour par les douanes palestiniennes et israéliennes. Il y a des chicanes d’un côté et des herses de l’autre. Contrôle des passeports, des véhicules, des bagages, parfois des personnes. Nous parlons peu, il faut que cela passe. Un soldat s’occupe de nous, puis c’est un autre, et encore un autre, peut-être une femme, lunettes de soleil sur le front, c’est la routine pour tout le monde. Les jeunes recrues ou les plus radicales sont mutées au poste-frontière de Gaza. Il fait chaud, l’ombre est brûlante sous les auvents de taule, le miroir d’inspection scintille sous le véhicule et le soleil tape sur les canons des fusils mitrailleurs. On peut y passer trente minutes ou deux heures, c’est selon.

Après, c’est la route d’Erez, bordée d’orangers, puis l’autoroute. Nous filons vers Jérusalem ou Tel Aviv. Je peux dire sans me tromper qu’en quelques mois, j’ai bel et bien vu Bethléem, Jéricho, le Saint-Sépulcre avec le tombeau de Jésus, la Mer morte, le Mont Moïse, le buisson ardent au monastère Sainte-Catherine, le Tombeau des Patriarches, l’esplanade des Mosquées, le couvent Saint Jean du Désert où j’ai assisté à la messe orthodoxe de Pâques, et le Mont des Oliviers. Je ne suis pas croyante (je me dis « agnostique » pour ne pas me mettre en difficulté dans les conversations) et je regarde sans émotion ces « monuments » des trois religions monothéistes. Et puis, je ne suis pas vraiment là, pas du tout en « pleine conscience », comme on dit aujourd’hui. Je flotte un peu. Tout m’est égal. Quand je suis en-dehors de Gaza, j’ai du mal à supporter de ne pas être avec elle, même si je suis incapable d’exprimer mes besoins clairement.

Sur la route de Jérusalem, je regarde les paysages, fascinée par le processus de colonisation dont j’observe les saignées dans le paysage (sillons de bulldozers Caterpillar en activité, collines éventrées, lotissements gardés par des miradors, accaparement de l’eau pour les colons et leurs cultures, présence militaire outrancière autour de la vieille ville). Porte de Damas, je lève les yeux entre deux marchands qui m’apostrophent et vois les fusils des soldats de Tsahal pointés dans notre direction. Les fusils sont partout, dans les rues, les cafés, les abribus.
Quand nous roulons vers Tel Aviv, je me détends un peu, car je ne vais pas dans sa direction à elle, et je pense à la pile de CDs que je vais choisir à Tower Records et à l’impression familière de « shopping à l’occidentale » que promet le Dizengoff, sans vraiment l’égaler. Tel Aviv est une ville cosmopolite qui me fait envie, on peut s’y perdre et se reconstruire incognito. J’aime les grandes villes, les grands boulevards. Pour la première fois de ma vie, en Israël, je ressens ce que c’est que de « ne pas être », d’être rejetée, voire même inexistante, foutue : je ne suis pas juive. Et en plus j’habite dans un endroit qu’il ne faut pas nommer. « Where do you live ? – In Gaza ! – Where ? – In Gaza strip ! – Where is that ? – In Palestine ! – No, Palestine does not exist ! And Palestinian do not exist ! » Bon, d’accord, très bien. A Gaza, on me prend souvent pour une Jordanienne. A Tel Aviv on m’ignore, c’est bien aussi. J’ai à la fois un grand désir de transparence et de reconnaissance. Qu’on ignore ce que j’ai le droit de montrer et qu’on m’écoute vraiment.

Encore une fois, comme je ne peux agir sur les contraintes que je subis, je change de point de vue et décide de trouver du charme au mystère. C’est une manière de m’adapter, de m’accommoder, que de renverser la perspective pour mieux supporter la réalité de ma situation. Tous ces secrets vont, non pas me rendre intéressante aux yeux des autres, mais donner de la profondeur à ma vie et lui apporter en quelque sorte une légitimité littéraire. De même, les attentats, la présence militaire importante et le passage de frontières vont vraisemblablement apporter à mon adolescence sa part de romantisme.

Scrupules

Peu importe pour le lecteur que ce que j’écris soit exact ou non. De toute façon, ça ne l’est pas, malgré tous mes efforts.
Mais c’est plutôt Morrissey la bande-son de mon année à Gaza. Tous les albums de Morrissey. Et cette chanson, sans vouloir forcer les oreilles de quiconque, trempez-y une de vos trompes d’Eustache. C’est à peu près tout le pathos que je me réserve.

16. Gaza, 1995-1996 (1)

On va habiter à Gaza, dans la « Bande de Gaza », c’est carrément mythique ! A l’époque, du moins, c’est très connu, quoique pas hyper couru ! Signés en septembre 1993 par Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, les accords historiques d’Oslo ont été complétés en 1995 par ceux dits de Taba, qui permettent à Gaza et Jéricho de se doter d’une Autorité nationale palestinienne limitée.
Gaza, 1995 : grandes espérances ! Les forces armées israéliennes au sol ont levé le camp et les gens, bien que surveillés par la côte et les airs, bien que très contraints par le contrôle des « frontières » (bordures ?) et la mainmise des Israéliens sur l’eau et l’énergie, les gens sont, à ce moment-là, remplis d’allégresse, d’envie d’apprendre et surtout d’y croire. Le monde entier a carte blanche pour financer, par le biais d’ONG plus ou moins crédibles, la création d’un port et d’un aéroport, et l’amélioration des infrastructures en général. Les Gazaouïtes de 1995 voient se dessiner un horizon qui les porte en avant, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. De tous les coins du monde des Palestiniens fortunés rentrent d’exil (on les reconnaît à leurs grosses Audi passées grâce à des bakchich qui profitent aux deux parties) et investissent dans l’immobilier. Mais oui, faire des affaires « légales » avec les pays voisins est une façon comme une autre d’envisager la paix (accords commerciaux, fin de l’embargo) et tous les business men qui se respectent ont le nez assez creux pour sentir le vent tourner à des kilomètres.

La diplomatie française surfe aussi sur cette vague et mon père est chargé de redresser le centre culturel français dans tous ses aspects, avec cependant une fonction consulaire et des yeux et des oreilles bien placées. Il fera face, zigzagant pendant quatre ans entre les divers (et antagonistes !) services de renseignements locaux, les services secrets français et leurs homologues israéliens. C’est un poste de diplomate, complexe, prenant, mais à la mesure de ses capacités.

Moi j’ai 17 ans tout juste, je sors d’un séjour pénible de trois ans au Koweït et d’un été pendant lequel, entre autres, je suis allée marcher dans le Piémont avec des inconnues (camp UCPA de huit nanas), et ai visité Paris avec ma grand-mère, justement pendant cette semaine des attentats de 1995. Je prends l’avion à Bordeaux, puis transite à Francfort, où je rembarque dans un avion El Al entouré de jeeps et de militaires disposés en étoile autour de l’appareil. C’est sympathique, ça donne le ton. Je ne suis pas du tout morte de trouille, mais impressionnée, oui. A l’aéroport de Tel Aviv, mon père m’accueille, accompagné d’une fraîche connaissance qui a gentiment proposé de nous héberger. Sur le trajet, je vois un bus qui a brûlé : peut-être est-ce celui qui a explosé dans un attentat il y a quelques jours ? Nous dînons (un gratin de courgettes!) à Jérusalem dans cette famille française d’expatriés ; la mère, Catherine, absolument douce et triste ; le père, Pierre, barbu et roux ; et Lyse, 15 ans, mystérieuse et tout de noir vêtue. J’ai été prévenue discrètement par mon père qu’ils ont perdu un fils, un frère.

Voilà, je la nomme pour la première fois depuis des années. J’entre à reculons dans de la matière brûlante. Je vais être vigilante, c’est promis. D’abord, je ne maçonne ce chapitre que pour parler des décors, je ne fais que passer. J’écris, Morrissey dans les oreilles, et je suis soudain très tendue, le ventre en vrac, il me menace, je me menace : il est hors de question de ne pas faire un examen de conscience le moment venu. Il est hors de question de dire n’importe quoi et d’avancer comme si c’était de la littérature. Ce serait si facile : personnages de papier, hyperboles méridionales, parangons littéraires, clichés romantiques, j’avancerais dans mon cockpit de plexiglas, cernée de garde-fous, car le danger vient de l’intérieur. C’est une histoire d’amour entre deux jeunes filles que sépare un check-point. C’est une passion dévorante entre deux adolescentes qui se consolent. Mais c’est aussi vrai, non ? Avec toute la difficulté qu’il y a à vivre cette histoire dans le secret. A 17 ans, je comprends Phèdre et Louise Labbé. Je vis, je meurs, j’ai froid, je brûle et le frissonne, etc. Mais à Gaza, pas à Vérone.
Je relis pour la millième fois, effaçant tout ce qui me paraît suspect, ces mots que j’ai pu écrire dans l’emportement de l’inspiration. Je filtre et laisse les plus grosses ficelles dans le tamis.

Ce soir-là, mon père et moi dormons dans le canapé-lit du salon. Nouveaux bruits, nouveaux clairs de lune. Au matin, Lyse est déjà partie au lycée, j’aperçois sur sa table de chevet Le Monde de Sophie, de Jostein Gaarder. Je suis aussi en train de le lire ! Je laisse un message contre son marque-page pour dire que j’aime particulièrement Hobbes, ou Locke, je ne sais plus (tentative de créer du lien par l’esprit, mais aussi pour être rapidement fixée sur la possibilité de futures discussions), et termine par ces mots : « Tu veux bien discuter avec moi ? ». Cela fait des années que je n’ai pas rencontré de Française avec qui je pourrais échanger, avec des références communes, et je ne laisse pas passer ma chance. Ce sont là les balbutiements d’une relation qui va totalement « remplir » et justifier ma présence là et les battements de mon cœur entre 17 et 18 ans.

A Gaza, je découvre « ma nouvelle vie ». Mon père, qui est arrivé deux semaines avant moi, a déjà commencé à nous installer. Il a trouvé un logement au rez-de-chaussée d’une villa dans une rue résidentielle de Gaza-ville et il aura bientôt une voiture, une Peugeot 305 rouge. Comme toutes les maisons des pays où j’ai vécu, le terrain, sablonneux, est délimité par un portail plein fer et les fenêtres sont équipées de barreaux. Les propriétaires se sont installés dans le bâtiment annexe construit à l’origine pour loger les « servants », un « studio » de parpaings nus, grand comme un container maritime, une façon originale de concevoir la propriété. C’est un vieux couple qui vient de rentrer Algérie. La grand-mère aime monologuer avec moi en arabe, je ne comprends rien, mais je sais par expérience que tous ses mots ne parlent que de famille, de mariage et d’enfants… Dans ces pays-là, je n’ai jamais eu, avec des femmes arabes, de conversations autres que consensuelles, mais c’est aussi une façon pour elles d’évoquer d’autres sujets sans avoir l’air d’en parler.

Quand je me représente cette maison, ce sont les tons de jaune qui dominent : poussière, sable, peinture du portail et crépis extérieur. A l’intérieur, un carrelage poreux marqueté colore tout l’appartement. Au début, il n’y a rien : deux matelas, et deux nattes en plastique. Mon père cherche en vain de quoi meubler ces espaces où tout résonne. Las, il fait faire les tables, les chaises et les étagères à des artisans vanniers de Gaza. Le reste du mobilier, nous l’achetons au fur et à mesure en Israël. Nos malles finissent par arriver du Koweït au port d’Ashdod, puis dans nos murs après moult victoires administratives (tout a été fouillé, comme d’habitude, les menus appareils électriques ont été démontés et inspectés). J’installe dans ma chambre une étagère, une planche avec des tréteaux, une lampe d’architecte au-dessus, un lecteur CD portable et une radio à piles. Au plafond il y a un ventilateur qui tourne l’été, quand l’électricité n’est pas coupée. Les prises ont été posées à 1, 20 mètre du sol, ce qui devrait nous permettre de laver à grande eau. Les murs restent plus ou moins blancs jusqu’à ce que je trouve, dans un mall dépeuplé d’Ashkelon, une grande affiche d’Eddie Vedder en concert à Seattle, 1992. Il est en short avec des Docs, il chante peut-être « Alive », et on aperçoit derrière lui toute une foule de spectateurs, c’est une image très forte qui concentre tous les attributs de la jeunesse de cette époque.

Stripped in Gaza

C’est difficile, là encore. Mais peut-être plus encore que les autres lieux. Parce que Gaza a été mon dernier point de broderie avant la majorité. J’ai toujours eu l’impression d’avancer dans ma vie en points de chainette, avec de grands pas en avant qui sont en fait des boucles qui reviennent en arrière s’ancrer dans les précédentes. C’est un point solide, mais qui peut se défaire très facilement si on ne le continue pas en-dehors du tissu. Raconter Gaza, ce n’est pas raconter une première expérience à l’étranger, ce n’est pas parler de ce que c’est que d’être une jeune fille de 17 ans qui part quelques mois en programme linguistique. C’est une continuité. Le tissu est peut-être un peu plus rêche qu’auparavant, mais j’avance tout de même. Je n’ai pas de vie sociale, mais je ne suis pas la seule au monde. Et dans mes oreilles passent RATM, Smashing Pumpkins, Faith No More… Moi aussi je me radicalise en quelque sorte. Je mets des Docs montantes 16 trous et je ne me peigne plus les cheveux. Moi aussi je suis une riot grrrl, je suis (j’aimerais être une petite copie de) Kim Deal (the Breeders), Nina Gordon (Veruca Salt) ou Donita Sparks (L7). Et pourquoi ? Parce que : quelle joie de vivre !

Aujourd’hui, le temps file à toute vitesse, mais à 17 ans, dix mois suffisent à « changer sa bonne femme ». Dix mois dans la passion, ça rend aveugle, non ? Le strip de Gaza, je me le suis mis bien sur les yeux.

Je porte des jeans larges et 2 ou 3 chemises superposées.
Je suis empêchée de sortir de me faire des amis de danser de chanter de boire de voyager de faire du sport de rire de voir mes grands-mères mon frère. Je n’ai pas de réponse à cela.
On ne fugue pas de Gaza. On ne fait pas le mur à Gaza. On ne s’amuse pas à s’amuser à Gaza.
Si tu n’as pas un minimum de vie intérieure, tu ne survis pas. Mais dans ce domaine, je suis sacrément expérimentée. En moi, j’ai toute une bande de jeunes, comme Renaud, et en outre je suis sur-adaptable. ‘Til I break my gueule…

15. Koweït, 1992-1995

Nous arrivons à l’aéroport de Koweït tard dans la soirée, un jour de la fin octobre. Premières impressions d’un pays : le sol de l’aéroport est luisant et des hommes en dishdasha blanche semblent glisser par symétrie sur du marbre que balaient en continu une nuée de silhouettes asiatiques (des Philippins). Nous prenons un taxi et nous rendons à l’adresse que mon père a notée sur un petit carnet Rhodia, à l’extérieur de la ville. A l’époque, il n’y a ni portable ni Internet et on ne prépare pas un voyage comme on le fait aujourd’hui. Il est 22 heures, on a une adresse, et puis voilà. Le taxi qui nous emmène est pakistanais, les Arabes que nous croisons ne sont pas koweïtiens, mais nous ne décodons pas immédiatement cette organisation de la société. Je me sens curieuse de tout. J’ouvre grand mes yeux sur l’intérieur du véhicule (moquette rose sur le tableau de bord, chapelet qui se balance au rétroviseur). Il nous dépose près de l’Université et après quelques palabres, nous passons la première nuit chez des Polonais qui auront la gentillesse de nous faire un lit, alors qu’il est déjà tard.

Logements des universitaires, Koweït, Schuwaikh, aujourd’hui. Nous voyons la supérette depuis notre appartement. Les « barres blanches » de part et d’autre représentent des places de stationnement couvertes.

L’appartement qui nous est attribué est immense et, hormis les pièces d’eau et la cuisine, le sol est intégralement recouvert de moquette. C’est un meublé, avec banquette et fauteuils d’inspiration scandinave. Nos malles sont arrivées de France, et elles ne contiennent que le strict minimum, en tout cas pas suffisamment pour investir le reste du mobilier qui restera vide. Près de l’entrée, on trouve sur la droite une petite pièce sans fenêtre, c’est la maid’s room, la « chambre de bonne », mais là aussi nous mettrons un certain temps à le comprendre. J’occupe la dernière pièce au bout du long couloir. Je dessine rapidement le plan de l’appartement pour l’envoyer à ma grand-mère, il est tout en long, et si grand ! La climatisation centralisée tourne presque toute l’année, nous n’avons pas à nous plaindre.

Nous sommes arrivés là avec nos codes européens : habitant « en ville », nous pensons n’utiliser que les transports en commun pour nous déplacer. Les premiers jours, nous sortons explorer les environs à pied, mais c’est difficile, il n’y a pas de trottoir et encore moins de chemins de traverses, nous sommes tout seuls, et ça pue le souffre. Le port est à deux pas, mais la mer, elle, reste inaccessible. Il y a bien un bus, le 11 ; nous l’essayons, il va en vieille ville, ce qu’il en reste. De façon surprenante, dans ce bus ne sont assis ni Koweïtiens, ni Occidentaux, ni enfants, ni femmes, mais une trentaine d’ouvriers « indiens » (ou bangladeshis, ou sri-lankais, ou pakistanais) qui nous regardent en silence. Qu’à cela ne tienne, nous le prendrons tous les mercredi soirs (équivalent du vendredi français) pour nous changer les idées, jusqu’à ce que mon père ait les moyens d’acheter une voiture, une Nissan Bluebird.

Il reste encore en vieille ville quelques ruelles de souk, avec des lambeaux d’artisanat local, mais dans l’ensemble c’est un bric-à-brac de petits centres commerciaux climatisés éclairés au néon inondés de marchandises chinoises, de vendeurs de shawarma (le kebab local qui n’a pas encore fait son entrée écrasante en France) et de bars à chicha. Le Koweït est indépendant depuis 1961 et est passé en quelques années d’un village de pêcheurs à une capitale pétrolière d’importance. Les gens mangent par terre dans des petits palais bâtis à l’image du Panthéon ou du château de Versailles. La guerre du Golfe est terminée, et nous en achetons tous les produits dérivés siglés POW’s (Prisonners of War) : cartes postales de puits en feu, de ciels noirs au-dessus de la ville, de bâtiments mitraillés ; cassettes collector à la gloire de Georges Bush ; petits drapeaux… Il se dit que nous respirons toujours des poussières d’uranium. Le samedi, la ville se remplit de Philippins qui sortent de l’église. Assis sur un peu partout, déracinés, ils sont des milliers à se reposer ensemble, à discuter, certains même demandent une photo avec nous devant une belle voiture, pour la famille, pour la légende, c’est toujours la même histoire qui se répète de par le monde. J’achète pour rien des tonnes de fausses cassettes dans des boîtiers souples, une véritable aubaine, et me concentre sur ma lecture de Vox.

Un vendredi, jour de repos, nous attendons le bus du retour qui ne vient pas. Une Chevrolet paquebot s’arrête à notre hauteur et un homme se propose de nous ramener. Pour le remercier, et pour le garder encore un peu, car c’est un vrai Koweïtien (une perle!), mon père le fait monter à l’appartement et, avec un petit dictionnaire arabe-français, une conversation rudimentaire s’engage où le Koweïtien pose tout un tas de questions habituelles auxquelles mon père répond plus ou moins n’importe quoi (Tu es marié ? Non, divorcé. Tu as des enfants ? Oui. Combien ? 10. Et ta fille, elle est mariée ? etc.). Le type laisse son numéro et s’en va. La semaine suivante, je suis seule à la maison quand ça sonne, c’est lui, je le fais entrer, s’il veut bien attendre. Le bougre parle encore moins bien anglais que moi, alors je vais chercher le même dictionnaire. C’est assez confus dans mes souvenirs. Je lui fais un thé. Il tourne les pages et me montre des mots comme « jolie », « désir ». Je suis flattée, mais je n’interprète pas du tout ce que tous ces mots pourraient signifier pour la suite de la visite. Je comprends toutefois que je dois la jouer fine : mon père est absent, et j’ai un Arabe sur les bras à éconduire. Je m’y connais un peu : j’ai déjà vu mon père décliner plusieurs fois mon achat contre un troupeau de chèvres. Et cela fait déjà plusieurs semaines que j’ai troqué ma mini-jupe contre un pantalon léger. Le type a une vingtaine d’années. Je fais très jeune, et c’est là-dessus que je compte : mon absence de poitrine, mon absence de hanches. Il veut me toucher, je lui montre le mot « judo ». Il veut m’enlacer, je lui fais une prise, nous tombons par terre, ça le fait rire. Il n’est pas du tout agressif. Il finit par partir et ne revient pas. Par la suite, mon père l’appellera pour sympathiser et ne saura jamais pourquoi l’autre ne donne pas suite. Ce n’est que la première et la plus « mignonne » d’une longue série de dangers écartés, du bout des lèvres ou du bout d’une paire de Doc Martens coquées. Là encore, j’en reparlerai.

Chevrolet Caprice Classic

Pour aller au lycée, on s’associe avec trois autres familles pour organiser un transport commun en taxi. C’est une vieille Chevrolet Claprice Classic aux suspensions plus que souples et aux banquettes de velours bordeaux. Tous les matins pendant deux ans, cette voiture stationnera au pied de l’immeuble à 6 h 30 et devant l’école à 14 h 10. Pendant un temps, nous logerons à sept dedans, sept insupportables gamins pataugeant dans plusieurs langues. Nous appelons le chauffeur « ‘ammo » (oncle), j’apprends à dire « saker el bab » (ferme la porte), et je chante une berceuse bosniaque. Je voudrais écouter Bryan Adams dans le taxi, mais ce n’est qu’Amr Diab, ce chanteur égyptien increvable.

J’ai 14, puis 15 ans, et je me sens prisonnière. J’ai essayé, pourtant, de rencontrer des gens, de vraies gens, des « individus », un concept qui n’existe pas au-delà des frontières resserrées de l’Europe. Notre quartier (« block ») est constitué de cinq immeubles comme le nôtre, en forme de « plus », de 11 étages de 8 appartements chacun. Tout le personnel universitaire non koweïtien est logé ici, en majorité des Égyptiens, mais on trouve aussi des Américains, des Tunisiens, des Marocains, des Polonais… C’est l’automne quand nous arrivons, je suis en tee-shirt et je sors me promener seule autour des immeubles, espérant tomber à un moment ou un autre sur un enfant, une famille, soyons fous, mais tout le monde se terre à l’intérieur. Au-delà du campus, c’est le désert et la mer, avec l’autoroute (« ring ») comme seule issue et le supermarché comme oasis. Je suis enclavée, c’est le mot.

Mon père me donne sa machine à écrire électronique ; c’est l’époque des premiers ordinateurs portables IBM, je lui apprends à taper C:// et à manier la souris sans la soulever. J’écris en écriture automatique à la suite de Michaux, le lis des biographies qui se passent à Paris, et si seulement je pouvais trouver de l’absinthe… Au bout de la première année, je ne suis plus moi-même, je m’adapte, j’en prends mon parti, j’attends, je deviens moi aussi une ombre qui glisse. Aux fenêtres qui ne coulissent plus que difficilement à cause du sable, une moustiquaire intégrée renforce mon sentiment d’enfermement. Je n’ai jamais passé autant de temps dans un appartement.

Mon père travaille beaucoup et n’est pas très heureux lui non plus. Ce n’est pas qu’il voulait absolument venir au Koweït (d’ailleurs c’était ça ou l’Ouzbékistan et il a choisi un pays avec un lycée français), c’est qu’il n’en pouvait plus de Châteauroux. Et puis être dans un pays arabe lui convenait bien, c’est ce qu’il espérait de ses vœux, pensant retrouver au sein de la communauté musulmane soutien maternel ou fraternel. Au contraire, la société koweïtienne agit à cet égard comme un repoussoir : racisme, ségrégation, quant-à-soi, sexisme, et mène mon père à une grande déception puis à une certaine déprime. Une fois par an, nous voyageons dans les environs, d’abord en Syrie où nous faisons un tour du pays dans une voiture avec chauffeur, puis en Oman, enfin à Dubaï. On essaie de voir le bon côté des choses, tout de même, tout de même (je l’écris deux fois exprès). Moi, ça ne m’est pas égal, j’étais heureuse dans l’Indre, j’avais des amis, des petits amis, et peu d’horaires.

Dans cet appartement, nous passons un certain temps à dormir, la nuit, mais aussi de 15h30 à 17 heures, tous les jours, pour la sieste. Je fais des rêves. Des cauchemars de femmes entièrement recouvertes de tissu noir qui veulent me tuer. Nous recevons, rarement, des collègues de mon père. Il n’y a rien à faire en-dehors du lycée, pas de copains à aller voir qui soient à portée de vélo, pas de parc où traîner, pas de cinémas, pas de cafés, pas d’activité. Notre sortie préférée, c’est « Pizza Hut », tous les jeudis. Mais nous fréquentons aussi Sbarro, Arby’s, Wendy’s, KFC, Baskin Robbins… On devient des professionnels du fast-food.

Capture d’écran du clip de Janet Jackson, « That’s the way love goes », 1993

A l’âge où je devrais passer mon temps à l’extérieur avec mes amis, je vis « en couple » avec mon père (c’est la psy qui l’a formulé comme ça), aussi dépendante qu’une bonne épouse du Moyen Orient. Je me plonge un peu plus dans la lecture et l’écriture, dans le Pink Floyd, Queen et les Beatles. Je fais mes devoirs devant MTV, la langue pendante (c’est la première fois que j’ai la télé et je suis très impressionnée par tous les vidéoclips américains des années 1990, tout ce désir qui dégouline, Bon Jovi, Janet Jackson, Whitney Houston…). Je vais faire trois courses à la supérette en face et commets des larcins. Je vole de tout, n’importe quoi, une lampe de poche, une radio, des Chicklets, je range tout dans mon tiroir. Et je découvre à cette occasion la cigarette, qui me permettra de conserver une petite part de contrôle sur ma vie. Je fume allongée dans le salon en écoutant les albums des Guns’n’Roses, dont j’apprends les paroles par cœur. Je tourne en rond, ou en volute, en tout cas je ne tourne pas bien. Je me laisse grossir quelques mois avec des barres chocolatées, puis me prends en main et monte et descends au pas de course les 9 étages qui me séparent du rez-de-chaussée. Le jour de l’élection présidentielle de 1995, avec deux-trois copains du lycée, nous faisons des expéditions punitives autour de l’Ambassade de France : avec une pince coupante nous séparons les bouchons de radiateur des Mercedes, Chevrolet et Jaguar garées dans les rues, mais bien vite, il faut courir car les chauffeurs, qui dorment souvent dans leur véhicule, se réveillent en sursaut et nous poursuivent. Nous grimpons sur le mur d’enceinte d’une mosquée, c’est amusant. Au lycée, nous séchons toutes les heures de sport (de toute façon, c’est du n’importe quoi, ce sport) pour les passer au Sultan Center où nous nous bourrons les poches de friandises, de cigarettes, et de déodorant pour recouvrir le tout. On ne s’ennuie pas, le registre de langue est inapproprié : on se fait carrément chier ! Je ne prends pas du tout conscience que ça ne va pas.

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Mon père se plaint continuellement de « faire le taxi », ce qui me force à décliner les invitations et me maintient dans la solitude, à sa botte. Il ne se rend absolument pas compte de mon désarroi. De toute façon, je ne m’inscris dans aucun groupe. Nous habitons trop loin, et n’étant pas « expatriés », nous n’avons pas accès à certains « clubs » aux tarifs prohibitifs où je pourrais passer éventuellement le temps. Je sors vite des radars. Je ne fréquente plus que des fils de profs. Je m’isole, je commence à faire croire à tout le monde que je n’aime pas les groupes. Le téléphone est gratuit, mais j’en profite peu. Et si je m’excluais toute seule avant de l’être ? Et si je disais que je déteste tout le monde avant qu’on me déteste ? Et si je disais que je veux disparaître pour qu’on m’aime ?

Au bout de deux ans d’une telle vie, mon père a enfin l’opportunité de déménager dans le centre, dans un petit appartement proche du lycée. C’est mille fois mieux, et c’est ainsi que j’échappe à une heure de voiture par jour et regagne un peu d’autonomie. Je vais à l’école à pieds avec Weezer ou Offspring dans mon walkman, fume toujours une cigarette par jour, la nuit, face aux lumières verdâtres d’un minaret et devant la moustiquaire. J’ai choisi une marque, ce sera Chesterfield. La nuit est ponctuée par les appels à la prière qui sont un peu plus forts qu’avant. Quand la climatisation centralisée tombe en panne, on étouffe, littéralement écrasés sur nos matelas. Il fait plus de 45 degrés d’avril à novembre. Quand il a plu, une fois, on était en classe et on a eu le droit de sortir pour sentir l’eau sur sa peau. Quand c’est Ramadan, je le fais aussi, c’est plus simple pour tout le monde. Quand le ciel devient orange, on a du sable plein la bouche et même dans la culotte. Quand on me propose du vin, mon père de sa main couvre mon verre. Quand je veux me faire jolie, lui encore d’un claquement de lèvres m’intime de refermer le deuxième bouton de ma chemise.

Il faut faire ce qui est permis et seulement cela. Il faut se comporter correctement. Il circule un certain nombre d’histoires sur des Occidentaux qui ont dû être renvoyés du pays. Nous allons quelques fois à la plage, au printemps et en automne, quand le sable est encore tiède. En ville, il y a aussi une plage, mais elle n’est pas pour nous : ne s’y baignent que des familles tout habillées. Nous allons plus loin, à 70 km, sur une plage gratuite, hors de portée de jumelles de la jeunesse locale, nous allonger en maillot sur des serviettes, avec quelques autres Blancs.

Nous nous faisons les mollets dans des malls luxueux, plein de marbre et de dorures où ça sent incroyablement bon ce parfum d’encens précieux appelé bukhur. On mange dans des restaurants d’hôtels où on me pousse la chaise dans le dos, et rentre dans des villas résonnantes avec interphones internes et une maid dans chaque pièce. J’assiste un jour, dans mes petits souliers, à l’arrivée de convois de boys et maids indiens, le badge autour du cou, bien rangés dans un couloir de l’aéroport. Dans les journaux, ces agences de recrutement de servants placent des publicités pleine page avec présentation « catalogue » (« Photo A, Bengladesh, Femme, 24 ans, célibataire, ménage, enfants, cuisine »). Je ne supporte plus le traitement infligé aux Hommes par d’autres, pas une semaine ne passe sans qu’un article de journal relate le jugement d’un homme ayant violé sa servante. Je ne supporte plus le rapport aux femmes non seulement des Koweïtiens, mais des Arabes en général, cette galanterie paternaliste me plombe.

Je hais ce que le Koweït a fait de moi, je ne vais pas bien et je n’ai pas personne à qui le dire. Il est hors de question pour ma mère de me reprendre, ma grand-mère accueille déjà mon cousin, et mon père me soutient qu’il n’a pas les moyens de me mettre dans un Internat.

Faute d’alcool, mes camarades français se font des trips avec des recharges de briquets, certains se scarifient les bras, d’autres errent dans un état second dans les couloirs du lycée. On ne peut pas fumer dans la cour, mais la surveillante ferme les yeux. Apparemment, je ne suis pas la seule à souffrir. Mais apparemment, ce n’est pas encore assez, puisque je continue à donner le change. Je fais du baby-sitting chez le Proviseur, je signe toutes les deux semaines mes articles dans le Kuwait Times. C’est l’année où je découvre Morrissey, L7, Liz Phair et les Beastie Boys. Je creuse des trous dans mes jeans. Je parle couramment anglais. Je ne vis que pour écrire des lettres à Julietta, et de jeudi en jeudi je guette ses lettres au courrier de la valise diplomatique, à chacun de ses mots je m’accroche et tente d’y lire ce que j’y cherche. C’est la fin de l’année scolaire, bientôt le bac français, je ne sais pas parler de ce que je lis, je ne sais pas parler. Je sombre en fin d’année scolaire dans une sévère déprime, et décide de sécher tous les cours de français. Je reviens à la maison et passe ces heures prostrée dans ma chambre à dessiner et écouter Nevermind à fond, en alternant hurlements de sauvage et sanglots. C’est dans cet appartement de Salmiya, à 16 ans et demi, que je reviens enfin et sans prévenir sur ce que j’ai vécu enfant. Je perds le sommeil pour toujours.

J’ai pleuré à chaque déménagement. Mais mes yeux sont restés secs en quittant Koweït. Il était plus que temps de partir.

198 753 révisions

Je continue de réviser mon texte sur Koweït. C’est sans fin. Les souvenirs les plus précis ne sont pas forcément les plus précieux. D’autres s’imposent à moi que j’avais oubliés alors que j’effectue ma 198 753e révision. Je ne sais qu’en faire, je dois trancher pourtant. J’efface, je copie-colle, je déplace. J’ajoute du sentiment. Les faits ne sont rien sans émotion. Une pièce où j’ai eu peur n’est pas la même chose qu’une pièce où j’ai pleuré.

Le souvenir vient, accompagné d’images, c’est quelqu’un, c’est une sensation, c’est une micro-histoire, arrachée d’un continuum. On parle souvent du « fil des jours », mais la vie n’est pas un fil en deux dimensions, c’est une pâte épaisse, un empilement de sensations, des causes et des conséquences. La vie, c’est le matelas de la Princesse au petit pois.

Ma petite voix me dit que je devrais tout de suite relire le début des Essais de Montaigne…

Arrachée

J’essaie d’écrire sur notre arrivée au Koweït au début de l’automne 1992, un casque sur les oreilles branché sur deezer, quand la voix si mélancolique de Rufus Wainwright sur « Going To A Town » (une reprise de Georges Michael) me tire des larmes… « Making my own way home./ Ain’t gonna be alone/ I have a life to lead, America.. » et je suis soudain brutalement arrachée à l’écriture. My home is where my heart belongs, and that’s from where I’m writing today… C’est à Koweït que j’ai appris à parler l’anglais pour la première fois.

Je lis le Journal de l’année 1991 de Pierre Bergounioux. Je suis troublée par ses réflexions sur son travail d’écrivain, et me reconnais dans sa méthode de relecture et de réécriture, ses déconvenues. En 1991, il a exactement mon âge aujourd’hui. Il parle de 1991, et moi aussi. Je lis dans un commentaire Amazon que c’est un « imposteur doué ». Encore heureux.

14. Indre, 1990-1992, 2 ans, 4 adresses

Quand j’arrive chez mon père, tout est d’emblée plus simple. Une bêtise suivie d’un aveu n’en est plus une, et le mensonge, qui était un rouage nécessaire à ma survie à Limoges, devient une faute grave. Chez mon père, on se fait complètement confiance et on ne fouille pas dans les affaires l’un de l’autre. En outre, de façon générale, il a un a priori toujours bienveillant sur les autres humains. Il ne pense jamais « à mal », candide en toutes circonstances ou presque. Quand ma mère nous intime de ne plus respirer au moindre coup de sonnette, mon père de son côté ne ferme jamais les portes à clé, ni celle de la voiture ni celle de la maison, ni le jour ni la nuit. « Les voleurs n’auront aucune raison de tout casser pour entrer, de toute façon il n’y a rien à voler. » Il n’y a pas de consigne pour masquer la vérité, et pas de secret à laisser derrière la porte. Si quelqu’un s’annonce, on lui ouvre et on discute, quelle que soit la taille de l’appartement. D’ailleurs, là où nous vivons n’est pas important : avoir « un abri » prend le pas sur le reste. En Corrèze, nous passons de bons moments où l’essentiel ne réside pas dans le confort matériel, mais dans la sécurité affective. Sans eau courante ni chauffage, sans toilettes ni cuisine, il est hors de question de « chichiter ». On se serre telles des marmottes dans leur tanière, dormant, mangeant, lisant et travaillant dans la même pièce. Même tarif pour les invités de passage qui doivent s’abriter entre nos quatre murs. Oubliées les lessives (il n’y a pas de machine à laver), les douches quotidiennes obligatoires (il n’y a pas d’eau chaude) et les corvées de ménage. C’est fou le temps pour moi que je regagne.

Le travail de mon père est si précaire que nous devons déménager chaque année ou demi-année sans en avoir les moyens, donc on bricole. Après le demi-garage de 9 m2, on nous prête un logement de fonction désaffecté au sein du collège de type Edouard Pailleron de la ZUP Saint-Jean à Châteauroux. La Principale adjointe est sensible à notre situation et permet l’acheminement depuis la cave de l’établissement de meubles scolaires désuets en métal gris massif. J’hérite d’un immobile bureau de fonctionnaire avec tiroir pour dossiers suspendus. La moquette est tâchée dans ma chambre, mais ce n’est pas grave. On est au pied de feu la « Tour 18 », haute de 18 étages. Quand mon père se gare la première fois près du collège, il reçoit des œufs sur le pare-brise. Il se pense protégé par un autocollant sur son pare-brise arrière qui représente une calligraphie du Coran, alors le lendemain il recommence. Même problème, même punition. Certains soirs, nous voyons passer dans le jour laissé à dessein au bas des fenêtres des silhouettes munies de barres de fer. C’est la castagne un peu plus loin, on se fait tout petits, déjà que nous ne devrions pas être là. On s’habitue. La voisine du dessus est la femme du C.P.E., elle est folle de François Feldman, son fils se prénomme Valéry. Nous échangeons peu.

L’année suivante, mon père est envoyé à une cinquantaine de kilomètres de Châteauroux et une collègue nous prête en urgence un appartement pour quelques mois. Nous nous déplaçons avec un sac de sport chacun, nos meubles sont comme ceux de « Pirouette Cacahuète », en carton. La fin de l’année, nous la passons à La Châtre dans un studio chambre/cuisine distribuées sur deux niveaux avec un escalier abrupt. Avec mon père, on est en camping toute l’année. On dort dans un sac de couchage et on mange des boîtes, des soupes en briques et de la purée mousseline tous les mercredis. On n’a qu’une table en formica, et je fais mes devoirs sur la moquette. Mais cela n’a aucune importance, je suis tout le temps par monts et par vaux, avec les copains, ce qui ne va pas durer, puisque notre déménagement à Koweït changera la donne, et je serai forcée de troquer ma liberté contre un 160 m2 et ma sociabilité débutante contre un isolement de plomb. Quatre ans, cinq collèges.

13. A Limoges, sept. 1985 – janv. 1990

C’est ma tante Nancy qui nous accueille à Limoges où elle réside déjà avec son fils et son nouveau compagnon. Elle nous fait un peu de place dans sa vie, nous prête sa nounou pour mon frère pendant que je suis à l’école, et balade ma mère de-ci de-là, qui pour un travail ou une formation, qui pour un logement. J’ai raté la rentrée du CE1 et je n’aime pas du tout la méthode de la nouvelle maîtresse. Je dois aller me coucher dans une chambre que je ne connais pas. Il fait encore jour et je ne m’endors pas facilement. Je voudrais, mais n’arrive pas à attirer l’attention de ma mère sur le fait que je ne me sens pas bien. J’épuise un à un tous les prétextes pour me relever (boire, pipi, dent qui bouge, mal aux jambes). Je décide de frapper plus fort, car elle ne comprend pas : je me tape la tête contre le mur, de plus en plus fort, jusqu’à sentir le sang couler. Là, c’est mieux, un nez qui saigne, ça a de la gueule. Je peux me diriger vers la lumière avec une bonne raison au milieu du visage. Ma tante n’aime que les bébés et les garçons, je ne risque pas de lui faire de l’effet. Le lendemain, grâce à l’épaisseur de papier de ces murs de HLM, j’écoute une conversation au téléphone entre ma tante et ma grand-mère. Je crois comprendre qu’elle a hâte que nous partions, et c’est ce que je rapporte à ma mère le soir-même, Elle devient furieuse et a une explication avec sa sœur, moi je me dis « quand même, c’est bizarre qu’elle donne autant d’importance tout à coup à ce que je lui dis ». Vingt-quatre heures plus tard, nous posons nos valises dans un foyer pour familles en difficulté. Nous avons une chambre avec des lits superposés et mon frère dort en bas dans son lit-parapluie. C’est une période étrange, avec de nouvelles personnes qui me parlent dans les couloirs, beaucoup de bruits nouveaux. Je ne sais pas combien de temps nous restons là, quelques semaines tout au plus sans doute.

Et tout à coup, c’est fini, on a un logement ! La capacité de retournement de ma mère est extraordinaire. En cela, elle se comporte vraiment comme une louve qui soulève des montagnes pour protéger ses petits (deux clichés en une phrase). Elle a harcelé l’Office HLM pour qu’on nous attribue un appartement dans un quartier proche de l’école que je fréquente déjà. C’est au rez-de-chaussée de la rue de la Conque, dans un ensemble de deux immeubles bâtis en L autour d’un terrain de jeux et d’un parking. On ne croise pas les voisins, on écoute à la porte et on regarde par l’œilleton avant de sortir : il ne faudrait surtout pas atteindre un niveau d’intimité tel qu’on se sentirait assez à l’aise pour nous poser des questions. Le voisin du dessus s’en pose, des questions. Je le sais. Ma mère coupe court. Nous n’avons pas le droit de lui parler. Elle a à la fois peur pour nous et de nous.

La vie qu’elle mène est par ailleurs compliquée : un divorce en cours, deux enfants en bas âge dont l’un présente des besoins particuliers, des cours de conduite, une formation de secrétaire à l’Afpa en cours du soir, un boulot de standardiste, de la famille qu’elle ne peut contourner dans ces moments où elle a besoin d’un soutien financier, ce qui la rend dépendante, plus mordante. Pour accéder à l’autonomie, elle développe des plans complexes qui font intervenir des « aidants repoussoirs » (la mère, la sœur, l’arrière-grand-mère), des ex-maris à sa botte qu’elle manipule finement pour obtenir d’eux non seulement les pensions dues, mais aussi divers coups de main (bricolage, peinture, transport de meubles), de nouveaux entrants de passage enfin qui lui apportent tendresse, soutien moral et matériel. Elle a 31 ans et beaucoup de ressources.

Dring ! Qui va là ? C’est Mamy qui vient nous garder une semaine pour une double varicelle (elle m’avoue aujourd’hui qu’elle a dû elle-même produire un faux certificat médical pour s’absenter de son travail). Elle fera le ménage, le repassage et la cuisine, et tout cela dans ses petits souliers en marchant sur des œufs (et bim, deux expressions consécutives !). Dring ! Qui va là ? « C’est un copain, il s’appelle Hugues, il vient me chercher pour le meeting du PS ». C’est qu’on soutient à fond la campagne de Mitterrand en 1988. Je remettrai même une rose à Lionel Jospin en personne. Dring ! Qui va là ? C’est mon père, dit David. « Ah non ! Celui-là me dégoûte !, il attendra dehors ! » Dring ! Qui va là ? Je suis seule. C’est mon père. Mais j’ai reçu la consigne de ne pas lui ouvrir. Mon père, qui a fait le trajet depuis Brive à cent kilomètres de là, restera à la porte. Je serai inflexible. Lui non, il repartira en me laissant derrière la porte, en larmes tous les deux.

Je peux encore décrire le décor, tracer le plan de l’appartement, faire le portrait-robot de chaque pièce et y placer les meubles aux bons endroits… Il y a du papier-peint des années 1960 dans le salon, et toujours une grande table en bois, ma mère qui fait ses comptes ou qui révise sa sténo, un grand ficus, des papyrus, des fauteuils en osier qui viennent d’un troc, un pouf marocain, deux étagères en pin vernis qui soutiennent des livres, des vinyles et la chaîne hifi. Il y a une petite table en marbre dans la cuisine, des tabourets en métal perforé, du lino jaune pâle. Je partage une chambre avec mon frère, il y a des volets roulants métalliques qui au soir tapissent les murs d’une pluie fine de lumière. Rue de la Conque, quand la porte s’ouvre, ça sent fort un mélange détonnant de Skip/ Vigor/ Cif/ Javel, on pourrait manger par terre.

Dans cet appartement, il y a quelques moments sombres, des épisodes banals d’enfants ordinaires (vomis, pipis, sable dans les chaussures, objets qui se cassent, coin de papier peint qui se décolle, rayures sur la commode anglaise…) qui, sous les cris et les coups, se transforment en cauchemars et aboutissent à des privations finalement répétitives et ennuyeuses. Il y a aussi des moments lumineux associés à de la musique, comme quand ma mère se lève soudain de table, entraînant mon frère dans ses bras pour danser sur du Dire Straits, du Bowie ou sur « Avec mon cœur de Rockeur » de Julien Clerc ; comme cette fois où, laissée seule, je m’abandonne dans une danse endiablée en écoutant « Les murs de poussière », de Francis Cabrel. L’appartement de la rue de la Conque a longtemps été celui où j’ai passé le plus de temps : quatre ans et demi, de 7 à 11 ans, cette période que les psys appellent « l’âge pur » en raison des sentiments dénués de toute hypocrisie qui s’expriment pour la première et dernière fois. Ce n’est plus la petite enfance, ce n’est pas encore l’adolescence, c’est l’enfance. La seule qu’on ait. Je veux bien croire les professionnels, mais je demande consciemment à vivre « en pureté » plus longtemps. A 12 ans, je fais le serment que je chercherai toujours la vérité, et que je bannirai le mensonge. Ce n’est pas un caractère, c’est un principe.

L’appartement de Limoges, c’est le lieu d’exécution des menaces proférées sur le chemin du retour, au moment de remettre son manteau, ou dans la voiture : « Tu vas voir à la maison, tu auras (c’est selon) une gifle/des coups de ceinture/pas de repas ! ». Les larmes perlent à mes yeux. Je regarde par la fenêtre, le paysage qui défile berce mon chagrin, le soir tombe, il y a des embouteillages, le trajet se prolonge, et je finis par oublier. A la fois la bêtise et la menace. Elle se gare, nous sortons sans un mot, elle ouvre la porte, nous entrons, elle la referme, se retourne et bam ! La gifle me renverse, c’est que je l’avais oubliée celle-là, c’est idiot je ne suis même plus capable de dire à quel forfait elle correspond.

Quand le 25 décembre 1989 elle part en me laissant sur les marches de l’immeuble avec un sac de sport, je ne comprend pas encore ce qui m’arrive. Dans le sac, elle a fourré tout ce qu’elle a compté avoir acheté avec la pension de mon père, mais pas le reste. J’emménage avec lui, mais cela se fait en plusieurs fois, en un mois de janvier un peu haché où je manque quelques jours de collège. Ma mère restera encore six mois à Limoges, puis nous prendra tous de court en déménageant à Villepinte dans l’été. Inutile de dire que j’ai laissé là plein de choses que j’ai oubliées maintenant. Un jour, elle m’a rendu les cartes postales qui m’étaient adressées, et notamment celles de mon père, et très tard, la vingtaine passée, j’ai reçu un jour par la poste un carton contenant mes cahiers de CP Freinet.

Cassos, moi, jamais !

Ce n’est pas parce que ma mère s’est enfuie avec nous sans boulot et en volant mon petit frère à son père qu’on est des « cassos » !
Ce n’est pas parce qu’elle a échappé aux services sociaux qu’on n’est pas des « cassos » !

Ce n’est pas parce que j’écris cette histoire qu’elle gagne en noblesse et perd en… « cassossité » ?!

Mais, tout de même, de bonne foi : mais si ! « Graaave » !