27. Lycée français de KOWEIT – 1ère Partie (Koweït-City, novembre 1992-juin 1995)

A l’automne 1992, le lycée français de Koweït tient encore dans une énorme villa du quartier de Salmiya, à l’extrémité est de la ville.

En ce premier jour, je suis menée à ma nouvelle classe, la seule et unique Troisième du Lycée, par mon futur prof de mathématiques, Monsieur Pagnier, un homme de très grande taille, à la lippe pendante et à la barbe poivre et sel. Les salles du Primaire occupent le premier étage, celles du Secondaire sont au 2e et rayonnent autour d’un large escalier central. Il y fait particulièrement sombre et frais. Une simple porte, une porte de maison, pourrait-on dire, s’ouvre sur une grappe d’élèves, seize au total, qui se tournent vers moi quand on me présente puis me trouve une place au hasard parmi eux. Dans cette salle grisâtre éclairée au néon, qui contraste beaucoup avec l’atmosphère feutrée du hall, se tient un cours d’histoire que j’interromps brièvement. Dès le premier coup d’œil, je suis frappée par la laideur de mes futurs camarades de classe. Je n’ai jamais vu autant de visages repoussants réunis dans une même pièce. J’en suis anéantie. Et même si dans les mois, voire les années qui suivent, ce sentiment va s’effacer au profit d’une habituelle « reconnaissance » des visages résultant d’une histoire commune, je ne peux m’empêcher d’attribuer ce choc esthétique à une plus ordinaire manifestation de xénophobie. Quand j’y repense aujourd’hui, il m’apparaît très clairement que, à l’âge de 14 ans, ayant principalement vécu en campagne ou en petite ville dans les années 1980, et ce malgré le fait que mon père ait vécu en Algérie, j’ai expérimenté le dégoût « visuel » de l’Autre. J’ai appris à combattre cet « instinct » de répulsion – comment l’appeler autrement ? Ce n’était pas de la peur, pourtant, et il serait exagéré de dire que c’est ce qui me reste de mon morceau de vie là-bas. C’est une détonation, et l’amorce d’une sorte de guerre intérieure, un état d’urgence : il m’est nécessaire, plus encore qu’un devoir moral, de lutter contre cette répulsion.

Je n’avais pas le choix, j’allais devoir vivre ici, avec ces humains-là dont j’allais devoir me faire aimer pour survivre. Ce fut une leçon pour le reste de ma vie : briser les références apprises, faire tomber les catégories et vider les tiroirs si commodes du beau, du bien, du mal, du in et du out. En pleine adolescence, au moment où, justement, tout est si contrasté, où les nuances sont absentes et les critères de jugement réduits, je me confronte à une altérité protéiforme et outrancière à laquelle je ne peux me soustraire. Je n’aime pas cette école, je n’aime pas ces élèves, je n’aime pas cette réalité, cette vie et malgré tout je ne peux m’en protéger en l’ignorant, comme je l’ai toujours fait auparavant. Je ne peux l’éviter, donc je me force à l’accepter. Je n’ai pas le choix. Très profondément en moi, je me soumets à cette nouvelle vie (y en a-t-il une autre possible ?). 

Jour après jour, j’observe ces « monstres » et j’essaie de comprendre les codes et les enjeux qui les font agir. Je suis familière des codes orientaux, mon père ayant ouvert notre maison à beaucoup d’amis maghrébins, alors je « reconnais » certaines caractéristiques : les garçons aux cheveux noirs imprégnés de vaseline, une certaine tendance à la « grande gueule », les filles élevées à l’abri de toute pensée « péché ». Je “note” rapidement le mot « haram » (tabou), et l’expression « walla hazim » (je l’jure) que j’entends cent fois par jour dans la cour ou dans la classe. Progressivement, et grâce à l’apport de la télévision, et surtout de la chaine MTV, dans mon quotidien, je m’intègre dans ma nouvelle vie pseudo koweïtienne. L’influence américaine est immense à ce moment-là, juste après la guerre. Des filles de ma classe écoutent au baladeur les balades sirupeuses de l’époque : les Boys II Men, Seal, les Poetic Lovers, Whitney Houston, Janet Jackson. D’autres, des « Occidentales », sont plus branchées par les Guns’n’Roses et Metallica et dessinent des roses entremêlées autour de révolvers sur leurs classeurs. C’est l’époque des jeans troués et des grandes chemises à carreaux en flanelle. Les jeunes portent des pagers à la ceinture et des lunettes Ray-Ban.

Dans cet établissement qui va de la Petite section au Lycée, ce sont les professeurs qui circulent de classe en classe et non les élèves. Bien sûr, la cour de récréation est toute petite et bétonnée, mais il y a quelques bancs jaunes à l’ombre et un terrain de basket où s’affrontent deux poignées de garçons à moustaches qui me semblent surpuissants dans leurs chasubles d’équipes américaines de la NBA, chaussés d’énormes baskets siglées comme je n’en ai jamais vu auparavant. Ça transpire comme jamais. Cette année-là, je me prends un gros ballon orange en plein visage, j’ai les yeux qui pleurent. 

Je me lie rapidement d’amitié avec quelques filles de ma classe ou du niveau d’en-dessous. Les expatriés forment une clique restreinte. Jeanne en premier lieu avec qui je passe d’abord des récréations à rire et qui me sauve de la dépression complète, Stéphanie, Marjorie. Les autres passent leur temps à parler anglais et je ne les comprends pas. Elles se trempent les cheveux dans l’huile, ce qui m’écoeure. Ce que j’ignore encore, c’est qu’on ne se lie pas de la même façon quand on sait qu’on va partir.

Il n’y a pas de cours d’allemand première langue, mais la femme de l’ambassadeur dispense un cours d’allemand multi-niveaux, histoire de rendre service. L’administration bricole à fond avec les recrutements. Sa fille est ma voisine de classe. Cesser de ricaner est plus difficile que prévu, et Jeanne se fait reprendre avec ironie par sa mère qui la vouvoie, tout comme nous, mais elle, c’est aussi à la maison. 

L’emploi du temps est inédit pour moi. Les cours commencent à 7h30 du samedi au mercredi. Il n’y a ni art plastique ni musique. Et le cours de sport est rudimentaire. Quand la saison nous permet de rester dehors, on nous fait faire une sorte d’échauffement digne des années 1950, du jamais vu. Je suis sidérée. Les professeurs sont tellement éloignés du système éducatif français et de la France en général qu’ils n’ont plus aucun sens commun, plus aucune référence des compétences exigées. Ils n’ont plus qu’une vague idée d’à quoi l’école pourrait ressembler, imaginée à partir des souvenirs de leur propre scolarité. Le statut “privé”, avec une grosse participation financière des parents ou de leur employeur, ajoute au marasme et brouille encore un peu la responsabilité des pédagogues. Tout le monde fait un peu ce qui lui chante.

En physique, Monsieur Latouffe, notre professeur libanais, passe plus de temps à nous parler de la guerre, les yeux mouillés, poussé par des élèves cruels qui ne cessent de le questionner pour perdre du temps, qu’à nous parler atomes et électrons. En biologie, le prof ne nous parle pas. Nous lisons en silence un chapitre du livre et apprenons l’encadré “Essentiel” pour la fois suivante. En français, le professeur fait face à divers niveaux de langue et cela ne doit pas être facile ; il est vrai que nous ne sommes que trois élèves de langue maternelle française dans la classe. Professeur de formation français langue étrangère, il est à sa place et s’adapte en conséquence. Exit le cours de Littérature, bonjour le cours de français. J’ai de bonnes notes car les exigences sont basses, mais je m’ennuie et j’ai le sentiment que l’école ne m’apporte rien. Je n’écoute rien, jamais rien. Je m’accroche aux branches en cours d’anglais où tout le monde est bilingue, et je survole la montée des fascismes en Allemagne et en Italie, la Révolution rouge et Staline avec de grandes ailes qui m’emportent très haut, bien plus haut que les volutes de cigare de notre professeur de mathématiques qui fume dans la salle de classe climatisée, toutes fenêtres closes. Trois putains d’années.  

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  1. Avatar de Marc Capelle

    Excellent ! Votre ressenti est très bien exprimé. Etre confronté à la différence, lutter contre les préjugés xénophobes, se sentir loin de ses repères, apprendre un nouveau monde….

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    1. Avatar de Emily B

      Quelle fidélité ! Merci…

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