J’ai tellement de ressentiment. Mes mains se referment sur mes doigts pour les empêcher de s’exprimer. Le sentiment d’injustice me fait rougir et marcher vite dans les couloirs du bâtiment où je travaille.
Pourtant, maintenant, en apparence, c’est mieux. Les visages terrifiants deviennent des formes vagues et glissent un peu plus en arrière-fond, ternes silhouettes. Quand je suis ici, je ne me dépare pas d’une casquette vissée bas sur le front, que personne ne remarque plus. Pour moi c’est un surcroît de protection, et un angle de vue restreint qui me permet de ne plus les voir en grand. Je mets ma cap d’invisibilité et je m’impose une forme d’engourdissement. J’attends. Je guette la fin.
Maintenant, ce que j’ai quand je suis là-bas, est-ce de la colère ?
Quand je suis là, je n’ai plus que cela, la crainte. Et le travail. Le « sbam » (sourire, bonjour, merci, au revoir) et le travail.
Ce matin-là, posé sur mon bureau, gît un livre que je ne connais pas, accompagné d’un post-it jaune « Bonne lecture », avec une ligne en zigzag en-dessous, comme une strie à la surface quand on tire un bâton dans l’eau. C’est engageant… C’est un livre de poche, Le 5e accord toltèque« , sous-titré « La voie de la maîtrise de soi ». Rien que ça, « La voie de la maîtrise de soi », ne me met pas dans de bonnes conditions. Je cherche d’où cela peut venir. Deux ou trois personnes ici sont susceptibles de me prêter des livres… Je demande à droite, à gauche. J’ouvre au hasard, lis de courtes phrases en gras : « L’instant présent est la seule vérité que vous puissiez vivre ». D’accord. Je lis la quatrième. Je regarde le nom de l’éditeur, « Jouvence Poche » (Je pense : Jouvence, fontaine de jouvence, cure de rajeunissement pour les vieux, cure thermale, remboursement MGEN, épanouissement, bien-être, développement personnel, j’ai lu plusieurs articles sur le business du secteur « Bien-être ». Je lis « Métamorphosez votre vie ! », « Apprenez enfin à douter pour voir la vraie réalité !! » Ce n’est PAS ma came, pas moi, quelqu’un qui ne me connaît pas, quelqu’un qui l’a lu et qui droppe le livre en passant, « tiens, elle aime les livres en papier, c’est du papier, donc ça pourrait lui plaire…« )
Je cherche des indices, des mots soulignés… Des pages cornées… J’essaie l’ouverture naturelle pour voir où le dernier lecteur s’est arrêté… Rien. Et bien au contraire, je me rends compte que le livre sent la colle, et que la tranche est immaculée. Il est neuf ! Quelqu’un a dû le recevoir par erreur à Noël et s’en est débarrassé ici, comme on fait passer une écharpe qui ne nous va pas, un peu gêné tout de même que ce ne soit pas un vrai cadeau… »
Vers midi, je trouve Ryad, le généreux collègue. On ne se connaît pas bien. Il est arrivé il y a quelques mois dans l’équipe, il sourit de toutes ses rides et rit fort, il a été facile de sympathiser avec lui. Il invente, il se vante, et quand tu l’écoutes tu voudrais enregistrer ou prendre des notes, pas parce que c’est particulièrement intéressant, mais comme un enquêteur, parce que tu as besoin de mettre les choses à plat, retracer le fil de l’histoire pour voir si tout rentre dans une seule vie, une seule personne… Mettre le doigt sur les paradoxes, les incohérences et les mensonges. Car tu l’as compris depuis le début, Ryad fait partie de ces mecs qui parlent trop, trop d’eux-mêmes, et qui de fait ont une très haute idée de leur personne, de ceux qui taquinent la bouteille en soirée et à midi, et se targuent d’avoir essayé tout un tas de drogues, de faire régulièrement des jeûnes de 5 jours, pratiquer la « Vipassana » (d’ailleurs, il ne précise pas ce que c’est, donc il faut demander pour savoir, ce qui le met en valeur, et on en a tout à fait conscience en le faisant, mais c’est le « jeu social » entre une femme plus jeune et un homme plus âgé, le prix à payer pour qu’il se sente bien, et on ne veut pas qu’il se sente mal, parce qu’on a déjà vu la veille comment il se comporte quand il est contrarié), le genre qui se vante d’avoir été co-opté pour entrer chez les Francs-maçons (« mais je ne voulais pas qu’on m’impose des limites, alors j’ai refusé »)… Là, j’ai laissé passer l’info, refusé de le jouer le jeu, parce que bon…
Je lui demande pourquoi il m’offre ce livre. Il refuse de me répondre. Il dit : « Tu n’as qu’à lire ! » Je lui demande de quoi ça parle ? « Lis, tu verras ! » Je lui dis que je l’ai déjà feuilleté, et que vraiment ce n’est pas mon truc, que les livres de développement, c’est suspect, un gros business. Que pas besoin de le lire en entier, les passages en gras suffisent… J’ironise un peu. Mais avec lui je peux être franche. Vu toutes les bêtises qu’il me raconte, je crois pouvoir parler sans le froisser. Il me dit que j’ai tellement d’a-prioris. Lesquels ? On en a tous, me dit-il ! J’essaie de retourner contre lui ce que j’ai pris pour une « attaque » personnelle, ou plutôt comme un coup de canif, le sous-titre, le fameux art de se maîtriser… Comme si je ne savais pas me maitriser ! Comme si avoir peur était un manque de maîtrise de soi ?! Alors je lui dis : « Si tu me l’offres, c’est que ce livre t’a touché, t’a parlé du moins. En quoi ? En quoi ce livre t’a-t-il aidé ? » Je veux savoir ce que le choix de ce livre dit de lui. Mais il se retourne et n’a plus trop envie de rire, lui qui rit tout le temps. Il me lance, comme ça, définitif : « Non. Je ne répondrai à aucune de tes questions ! » Puis après un temps d’arrêt, il me lance un : « Pour que tu arrêtes d’attendre qu’on te donne la permission pour tout. » Je reste interloquée un moment. Depuis quand je demande la permission ?
Je lui dis : tu ne me connais pas bien, en fait. J’ai refait ma vie entièrement il y a quatre ans. Je n’ai pas attendu de permission. Il dit « C’est vrai ». Et juste au moment où je lui dis cela me viennent en mémoire ses mots sur sa propre vie dont il n’a que du négatif à balancer en ce moment.
Je me sens tout de même un peu humiliée d’avoir été privée de discussion sincère. Je prends le livre, plus que du papier maintenant, avec de l’encre dessus, regarde la photo de l’auteur encore une fois… C’est non. Je n’aime pas les mecs qui se mansplainent et se spreadent, si large, si large, qu’ils mettent leur cuisse sur la tienne, et collent leur mal-être contre toi, parce que tu es une femme, parce que tu es une mère, et sans doute aussi parce que tu es plus jeune. J’ai assez de choses à gérer au quotidien. Qu’il aille se faire pendre ailleurs ! Les zakkors tolteks ? Je m’en souviendrai, tiens !
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