5. Violence.s

Je dois admettre que je n’ai pas de souvenirs de violence avant l’arrivée de mon frère. Jusqu’à mes 5 ans. Malgré tout ce que j’avais dû voir depuis ma naissance, je me sentais plutôt en sécurité et libre de faire certaines bêtises sans crainte du pire.

Mon père m’a donné quelques gifles, mémorables car elles furent rares. Un jour, je suis dans ma chambre en Algérie. Je dois avoir 4 ou 5 ans. Je joue et soudain j’ai une envie pressante. Mais au lieu de prendre le chemin des toilettes, j’avise une carte postale que j’ai reçue quelques jours auparavant. Je m’accroupis et la positionne côté écriture (faudrait pas gâcher l’image) de manière à ce qu’elle forme une coupelle sous mes fesses. Je me libère enfin copieusement, espérant sans doute que le liquide curieusement tiède soit absorbé par le papier ou retenu par les bords. Je reçois une belle gifle.

Une autre fois, je me mets derrière lui pour l’imiter en train de prier, il finit l’air de rien ses prières, se retourne et m’en colle une. Quel âge pouvais-je avoir ? 7 ou 8 ans, pas davantage. Je suis rouge de honte devant tant d’injustice. Je reçois la dernière gifle de mon père à l’âge de 11 ans lorsque je lui dis, pure provocation car il ne le mérite pas au moment où je le dis, mais la phrase m’a été soufflée par ma mère : « Tu es chiant ! ». Il est surpris et je répète les mots, bien en face : « Tu es chiant ! ».

Main adulte

Pour ce qui concerne ma mère, c’est une autre histoire. Entre 5 et 11 ans, je ne compte pas les gifles ni les coups de ceinture sur les cuisses, égrenés à haute voix jusqu’à 20. Pour quelle raison ? Pour un oui, pour un non, parce qu’un jour je donne un coup de ciseaux dans mes bottes, j’ai 5 ans, parce qu’elle me trouve assise sur le lavabo, parce que je fais sauter les plombs en reproduisant sur le 220 V une petite expérience de l’école, parce que je pleure quand elle me démêle les cheveux… Ma mère me mord le bras un jour en hurlant que je suis une teigne, ma mère me grimpe dessus, me tire les cheveux, hors d’elle, et hurle : « Je vais te tuer ! Je vais te tuer ! ». Je me cache quand je vais aux toilettes à l’école, je montre une fois mes traces de coups à ma grand-mère. On est aux Galeries Lafayette, elle me fait essayer des vêtements. C’est la seule personne à qui j’en ai parlé.

Mais le plus dur, c’est cette atmosphère d’intrusion, de violation permanente, de menace et de brimades. Je comprends aujourd’hui que c’était la honte qui lui faisait faire cela. Il fallait être parfait. Il fallait que rien ne transpire. Il fallait que je sois mieux que les autres.

Gifle

Un Noël chez ma tante, j’ai 6 ans et demi, j’ai montré à tout le monde que je savais lire, ma mère est fière, j’erre près du sapin où les cadeaux sont déjà disposés, les adultes sont encore à table, je m’ennuie vaguement. J’avise un petit paquet qui ne m’est pas destiné. Je décolle le papier, ouvre et découvre une botte en plastique rouge avec une balle dedans. Je suis subjuguée et la curiosité prend le dessus. Je sors le jouet de l’emballage et commence à y jouer. Une fois la balle insérée dans la botte, il faut presser. La balle jaillit vers le haut et il ne reste plus qu’à la rattraper. Je ne joue pas très longtemps. Le lendemain, au matin, on me questionne sur ce cadeau déjà ouvert destiné à mon petit cousin. Je ne sais rien, non, ce n’est pas moi. Quelques jours plus tard, ma grand-mère appelle à la maison. Me questionne-t-elle à nouveau ? Je ne sais pas, mais je lui confie mon forfait. Ma mère reprend le téléphone. Je retourne jouer, je suis dans mes petits souliers. La conversation terminée, elle entre dans ma chambre et déclare que puisque j’ouvre les cadeaux des autres, je n’aurai plus de jouets.

On dit souvent qu’il ne faut pas menacer un enfant de punitions hallucinantes sous peine de devoir se contredire et de passer pour quelqu’un qui ne tient pas ses promesses. Ma mère tient ses promesses.

Elle se saisit de deux grands sacs poubelles (bleus, je m’en souviens encore !) et y jette tous mes jouets, mes peluches, mes robes d’Algérie avec lesquelles je me déguise et invente des histoires. Je ne les ai jamais revus. Elle n’a conservé que ce qu’elle avait elle-même acheté, quelques jouets éducatifs, des planches de carton à coudre et des puzzles, sans doute. J’ai 6 ans et demi, et depuis je ne sais plus jouer, je suis incapable de jouer.

Un matin de cette même année, je pleure parce qu’elle me fait mal quand elle me peigne les cheveux. C’est vrai que j’ai de beaux cheveux, tout le monde m’en fait compliment, les inconnues dans la rue, les vendeuses des magasins, les maîtresses d’école… Mais ils sont longs, fins et bouclés. Durs à peigner. Lasse, elle me dit d’aller à l’école toute seule. Je suis dans tous mes états, je pleure et tremble, avec mon cartable Tann’s bordeaux, je descends l’escalier et me retrouve dans la rue. Mais l’école est à plus d’un kilomètre et je ne sais pas comment y aller. Une voisine du premier, que je ne connais pas, ouvre sa fenêtre et me demande ce qui se passe, une petite fille qui pleure toute seule dans la rue, ça éveille la curiosité. Je lui dis que je suis triste. Je lève les yeux et aperçois le visage de ma mère à la fenêtre du 3e étage. Elle tend son doigt vers moi et me fait signe de remonter. En arrivant à la maison, elle me débarrasse de mon cartable, me frappe des deux mains et me met sous la douche tout habillée.

Des années plus tard, toujours à cause de ma chevelure, ma mère perd la tête un matin. Elle attrape les ciseaux et me coupe à mi-hauteur une grosse mèche de cheveux. La question de la maîtresse restera sans réponse. Je ne peux pas me cacher la tête, mais je sais bien dissimuler. Et qui ne veut pas d’histoires évite de percer la surface.

Les brimades étaient courantes, c’est une forme de violence plus insidieuse. En 4 ans, je ne suis allée qu’une fois passer un après-midi chez une camarade de classe, j’ai aussi manqué de très nombreuses sorties du weekend avec les scouts (une « mauvaise » note reçue un vendredi, et c’était la punition), je n’ai jamais invité qui que ce soit à la maison. Nous n’avions jamais rien à fêter. Je n’ai pas pu continuer le patinage artistique parce qu’avant la deuxième séance, ma mère découvre, alors qu’elle venait de se garer sur le parking, que j’ai oublié de me laver le visage. Je suis privée, avec ou sans mon frère, d’un nombre incalculable de repas avec ordre d’aller au lit. Parfois, elle nous relève et nous sert un verre de lait avec des boudoirs. Parfois un bol de céréales.

Elle a toujours lu tout mon courrier, reçu et envoyé, ainsi que les rares pages de journal intime que je pouvais écrire.

J’ai vu la main de ma mère appuyer sur la tête de mon frère de 3 ans, dans la cuvette des toilettes, pour bien lui faire comprendre où faire ses besoins. J’ai vu ma mère enfoncer dans la bouche de mon frère un de ses slips pleins, un peu pour les mêmes raisons et dans le même thème.

Violence

Le jour de Noël 1989, elle finit par sortir des vêtements de ma commode et les mettre dans un sac, appelle mon père qui est à 100 kilomètres de là, et part avec son copain et mon frère en balade, me laissant dehors sur les escaliers de l’immeuble. C’est presque fini. Elle en a presque fini avec moi, ne veut plus de moi dans sa maison, mais éprouve quelques difficultés à me laisser avec mon père qu’elle juge égoïste, radin, et, me dit-elle, « pédé ». Cela prendra quelques mois encore avant que les choses se mettent en place et que j’aille vivre avec lui.

Quand mon père et moi prenons la N20 qui relie Châteauroux à Brive pour passer un week-end à la campagne, nous passons inexorablement par le Boulevard Vanteaux à Limoges, c’est la route qui veut ça. Mes larmes coulent à chaque fois et je sens sa main qui serre mon cou et j’entends ses soupirs, car il ne dit rien. « C’est la vie, ma mousse. La vie n’est faite que de séparations » …